De la construction des ouvrages à la construction de l’homme : l’instruction de Félix Tshisekedi à la Première ministre Judith Suminwa
L’ouverture de la 12ᵉ édition d’ExpoBéton RDC, le 7 octobre 2026 à Kinshasa, aura été marquée par une orientation présidentielle qui mérite une attention particulière : faire de chaque grand chantier non seulement un espace de construction d’infrastructures, mais également un espace de construction et de transmission des compétences congolaises.
Dans son intervention, le Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, a donné une instruction précise à la Première ministre, Judith Suminwa Tuluka : coordonner l’examen technique des 244 référentiels des métiers et des compétences, ainsi que les procédures nécessaires à leur validation et à leur mise en œuvre.
Cette instruction donne à ces référentiels une dimension qui dépasse largement le cadre de la formation professionnelle.Elle les place au cœur de la politique nationale de développement des compétences, de l’emploi des jeunes et de la transformation économique du pays.
« CHAQUE GRAND CHANTIER DOIT AUSSI FAIRE GRANDIR LES COMPÉTENCES DU PAYS »
Cette phrase prononcée par le Chef de l’État résume une nouvelle approche du développement.Construire une route, un pont, un immeuble, un aéroport, une zone économique ou un ouvrage hydraulique ne devrait plus seulement produire une infrastructure.Le chantier doit également produire de la compétence.Il doit permettre à un jeune Congolais d’apprendre un métier.
Il doit permettre à un ouvrier expérimenté de faire reconnaître son savoir-faire.Il doit permettre à un technicien de monter en qualification.Il doit permettre à une entreprise congolaise de renforcer son expertise.
Et, à terme, il doit permettre à la RDC de disposer d’une main-d’œuvre capable de concevoir, construire, entretenir et moderniser elle-même ses infrastructures.C’est là que réside la portée profonde de l’instruction présidentielle.L’infrastructure physique doit aller de pair avec l’infrastructure humaine.
LES 244 RÉFÉRENTIELS : UNE BIBLE DES COMPÉTENCES POUR LE MARCHÉ CONGOLAIS
La remise officielle des 244 référentiels, intervenue le 1er octobre 2026 au Musée national de Kinshasa, constitue une étape importante de la réforme de la formation professionnelle. Ils sont le fruit d’une collaboration entre le Club BTP, la Chambre des Métiers et de l’Artisanat (CMA) et le ministère de la Formation professionnelle.
Ces documents ont une fonction essentielle : décrire précisément les métiers et les compétences nécessaires pour les exercer.Autrement dit, ils permettent de rapprocher trois mondes qui ont longtemps évolué avec trop peu de connexions :
l’école et les centres de formation ;
l’entreprise et le chantier ;
la compétence et l’emploi.
Le ministère de la Formation professionnelle présente d’ailleurs le référentiel comme un outil permettant de passer d’une logique de formation générale à une formation directement liée aux compétences attendues sur le terrain.C’est précisément cette logique que le Chef de l’État semble vouloir accélérer.
L’INTÉRÊT SINGULIER DU CHEF DE L’ÉTAT
Le fait que le Président de la République ait personnellement demandé à la Première ministre de coordonner l’examen technique de ces référentiels constitue un signal institutionnel important.

Cela signifie que le sujet n’est plus seulement celui du ministère de la Formation professionnelle.Il concerne désormais l’ensemble de l’action gouvernementale.Car les compétences sont nécessaires dans tous les grands projets de la République :
- construction ;
- travaux publics ;
- urbanisme ;
- immobilier ;
- énergie ;
- mines ;
- industrie ;
- transport ;
- agriculture ;
- numérique ;
- maintenance des infrastructures.
Les 244 référentiels couvrent notamment plusieurs secteurs liés au BTP, à l’immobilier, aux mines, à l’industrie et à des filières transversales. L’intérêt du Chef de l’État leur confère donc une portée interministérielle et stratégique.
DE LA VALIDATION À LA MISE EN ŒUVRE : LE VÉRITABLE DÉFI COMMENCE
La remise des 244 référentiels n’est pas l’aboutissement,Elle est le commencement.L’instruction présidentielle pose justement la prochaine étape : l’examen technique, la validation et la mise en œuvre.
Il faudra désormais transformer les référentiels en :
programmes de formation ;
modules pédagogiques ;
programmes d’apprentissage en entreprise ;
systèmes d’évaluation ;
certifications reconnues ;
passerelles vers l’emploi.
C’est ici que la coordination de la Première ministre prend tout son sens.Il ne s’agit pas simplement de valider des documents,Il faut créer une chaîne complète :
référentiel → formation → apprentissage → évaluation → certification → emploi.
Si cette chaîne fonctionne, les 244 référentiels pourront devenir un véritable instrument de transformation du marché du travail congolais.
LE MESSAGE AUX ENTREPRISES : INVESTIR DANS UN JEUNE, C’EST AUSSI INVESTIR DANS LE PAYS
Le Chef de l’État a également appelé les entreprises à ouvrir davantage leurs chantiers à l’apprentissage, à accompagner les formateurs et à favoriser l’accès des jeunes aux métiers qualifiés. Cette orientation mérite d’être fortement soulignée.Pendant longtemps, l’entreprise a parfois été considérée uniquement comme le lieu où l’on vient travailler après avoir terminé sa formation.

La vision portée à ExpoBéton inverse cette logique.L’entreprise doit aussi devenir un lieu de formation.Le chantier devient alors une salle de classe grandeur nature.Le maître de chantier devient aussi un transmetteur.L’ouvrier expérimenté devient un formateur potentiel.Le jeune apprenant devient progressivement un professionnel qualifié.Et l’investissement cesse d’être uniquement financier : il devient également un investissement dans le capital humain.
LE BTP : UNE ÉCOLE NATIONALE DES MÉTIERS
Le secteur du BTP est particulièrement concerné.Parmi les référentiels, plusieurs métiers directement liés à la construction sont déjà identifiés, notamment la maçonnerie, le coffrage-ferraillage, l’électricité bâtiment, la plomberie, le carrelage, la menuiserie, la peinture, la soudure, la topographie, le BIM ainsi que la conduite de travaux.
Ils sont pourtant au cœur de la transformation physique de la RDC.Aucun grand projet ne peut être durable sans maçons qualifiés.Aucun bâtiment moderne ne peut fonctionner sans électriciens et plombiers compétents.Aucune infrastructure ne peut être correctement implantée sans topographes.Aucun grand chantier ne peut être correctement exécuté sans chefs de chantier et conducteurs de travaux.Le développement commence donc aussi par la reconnaissance de la valeur de ces métiers.
FORMER POUR L’EMPLOI ET NON PLUS FORMER POUR LE DIPLÔME
C’est probablement l’un des enjeux majeurs des 244 référentiels.Pendant trop longtemps, le débat sur la formation professionnelle a été dominé par la question des diplômes.Or le marché du travail pose une autre question :
Que sait réellement faire celui qui possède ce diplôme ?Le référentiel apporte précisément une réponse.Il permet de définir les compétences attendues et les critères permettant de les évaluer.Le ministère de la Formation professionnelle a lui-même présenté ces référentiels comme un moyen de disposer d’un langage commun entre la formation, l’entreprise, l’évaluation et la certification.
L’enjeu est donc de passer :
du diplôme à la compétence ;
de la compétence à la certification ;
de la certification à l’emploi.
VALORISER AUSSI CEUX QUI SAVENT DÉJÀ FAIRE
Cette réforme ne doit pas oublier les milliers d’artisans, ouvriers et techniciens qui ont appris leur métier sur le terrain.Ils disposent souvent d’une expérience considérable sans posséder nécessairement un diplôme correspondant.
Les dispositifs de Validation des acquis de l’expérience (VAE) peuvent justement contribuer à reconnaître ces compétences. Le dispositif professionnel du secteur BTP prévoit déjà des parcours destinés aux ouvriers, techniciens et artisans souhaitant faire reconnaître officiellement leur expérience. La République doit reconnaître non seulement ceux qui ont appris dans les salles de classe, mais aussi ceux qui ont appris dans les chantiers.
UNE INSTRUCTION PRÉSIDENTIELLE QUI APPELLE UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE
L’instruction donnée à la Première ministre ne doit donc pas être comprise comme une simple formalité administrative.Elle appelle une mobilisation de plusieurs acteurs :
la Primature, pour assurer la coordination ;
le ministère de la Formation professionnelle, pour conduire le processus technique ;
le Club BTP et la CMA, pour maintenir le lien avec les besoins réels des métiers ;
les entreprises, pour accueillir les apprentis et contribuer à la formation ;
les centres de formation, pour adapter leurs programmes ;
les organismes d’évaluation et de certification, pour garantir la crédibilité des qualifications ;les provinces et les villes, pour intégrer les besoins locaux ;les jeunes, enfin, pour saisir ces nouvelles opportunités.
UN CHANTIER QUI DOIT LAISSER UN HÉRITAGE
La grande question qui se pose désormais est simple : Que restera-t-il de chaque grand chantier après sa livraison ? Il restera l’ouvrage.
Mais il devrait également rester :
des ouvriers mieux qualifiés,
des techniciens certifiés,
des entreprises renforcées,
des formateurs mieux outillés,
des jeunes ayant acquis une expérience professionnelle,et un savoir-faire congolais davantage reconnu.C’est cette vision qui donne tout son sens à la déclaration présidentielle :« La transmission du savoir-faire doit devenir une dimension pleinement assumée de l’investissement. »Cette phrase pourrait devenir l’un des principes directeurs de la politique nationale des grands projets.
CONCLUSION : CONSTRUIRE DES OUVRAGES, MAIS AUSSI CONSTRUIRE UNE NATION DE COMPÉTENCES
Les 244 référentiels représentent aujourd’hui davantage qu’une série de documents techniques.Ils peuvent devenir un langage national des métiers, un instrument de rapprochement entre la formation et l’emploi, et une base pour professionnaliser durablement la main-d’œuvre congolaise.L’intérêt singulier manifesté par le Chef de l’État leur donne une responsabilité supplémentaire : celle de ne pas rester dans les tiroirs de l’administration.
L’instruction adressée à la Première ministre Judith Suminwa ouvre donc une nouvelle phase : celle de la transformation des référentiels en formations, des formations en certifications et des certifications en emplois.Le défi est désormais celui de l’exécution.
Il faudra aller vite, mais surtout aller jusqu’au bout.Car une route construite sans compétence locale doit être entretenue par d’autres.Un bâtiment construit sans transmission du savoir ne crée pas nécessairement une expertise durable.
Un grand projet qui n’a pas formé suffisamment de Congolais laisse derrière lui un ouvrage, mais pas forcément une capacité nationale.À l’inverse, un chantier qui forme, certifie et transmet laisse deux héritages : l’infrastructure et l’intelligence nécessaire pour en construire d’autres.C’est peut-être là le véritable sens de l’instruction présidentielle.
« Chaque grand chantier doit aussi faire grandir les compétences du pays. »
Cette vision invite la RDC à ne plus mesurer ses grands projets uniquement en kilomètres de routes, en mètres carrés construits ou en milliards investis.Il faudra également les mesurer en jeunes formés, professionnels certifiés, métiers maîtrisés, entreprises renforcées et savoir-faire transférés.Construire le Congo, c’est donc aussi former les Congolais capables de continuer à le construire.Et les 244 référentiels métiers peuvent constituer l’une des bases de cette ambition nationale.

Rédaction


