À Kinshasa, chaque projet d’aménagement est un test grandeur nature de la capacité des autorités à concilier modernité et réalité sociale. Le chantier du parking multimodal de Kintambo-Magasin, dans la commune de Ngaliema, s’inscrit dans cette tension permanente : remettre de l’ordre sans effacer la vie qui s’y est installée.
Car Kintambo-Magasin n’est pas un espace vide à organiser, mais un organisme vivant. Un carrefour saturé, bruyant, parfois chaotique mais aussi productif, adaptatif et profondément humain. C’est là que se croisent taxis, bus informels, vendeurs ambulants et milliers de Kinois pour qui la ville n’est pas un concept, mais une lutte quotidienne.
Le projet actuel part d’un constat incontestable : la congestion chronique étouffe la capitale. Elle ralentit les échanges, alourdit les coûts du transport, et grignote la productivité d’une métropole déjà sous pression démographique. Sur ce point, la volonté des autorités de structurer un pôle de mobilité moderne mérite d’être saluée. L’initiative soutenue par ExpoBéton RDC traduit une prise de conscience longtemps attendue : sans infrastructures adaptées, aucune ambition économique durable n’est possible.
Mais la question centrale n’est pas de savoir s’il faut aménager elle est de savoir comment.
L’informel, angle mort des politiques urbaines
À Kinshasa, l’économie informelle ne relève pas d’un dysfonctionnement passager. Elle constitue le socle même de la survie urbaine. En s’attaquant aux occupations jugées anarchiques autour de la gare ferroviaire, les autorités affirment leur autorité. Pourtant, cette logique corrective comporte un risque majeur : celui de traiter les symptômes sans comprendre le système.
Derrière chaque étal détruit, il y a une famille. Derrière chaque activité déplacée, un réseau économique fragile. Déplacer ces acteurs sans solution alternative revient à déplacer le désordre et non à le résoudre.
L’histoire récente de nombreuses métropoles africaines le montre : l’éradication brutale de l’informel produit souvent des effets pervers. Les activités réapparaissent ailleurs, parfois dans des conditions encore plus précaires, recréant les mêmes déséquilibres à quelques kilomètres de distance.
L’infrastructure ne suffit pas
Le parking multimodal s’inscrit dans une vision contemporaine de la mobilité urbaine : centraliser les flux, organiser les correspondances, fluidifier la circulation. Sur le papier, le modèle est pertinent. Dans la pratique, il dépend de conditions rarement réunies à Kinshasa :
• une régulation effective des transports publics
• une coordination avec les opérateurs informels
• une gouvernance capable d’assurer maintenance et discipline
Sans ces piliers, même la meilleure infrastructure risque de devenir un simple décor moderne, mais inefficace.
C’est ici que la proposition d’un échangeur reliant les grandes artères Modjiba, Kasa-Vubu, Nguma, des Écuries et de la Montagne formulée par ExpobetonRDC prend tout son sens. Elle dépasse la logique ponctuelle pour s’inscrire dans une approche systémique. Car un nœud de circulation ne se résout jamais isolément : il est le produit d’un réseau.
Réinventer la ville, vraiment
Le véritable enjeu à Kintambo-Magasin n’est pas technique, il est politique et social. Il s’agit de définir une vision de la ville.
Faut-il imposer un modèle importé, fondé sur l’ordre, la planification rigide et l’exclusion de l’informel ?
Ou construire une ville hybride, capable d’intégrer ses pratiques existantes tout en les structurant ?
La seconde voie est plus complexe. Elle exige dialogue, concertation, et innovation. Elle suppose, par exemple :
• des espaces marchands intégrés dans le projet
• des zones dédiées aux transports informels
• des mécanismes d’accompagnement pour les acteurs déplacés
Autrement dit, une urbanisation inclusive, et non simplement corrective.
Entre symbole et réalité
Le chantier de Kintambo-Magasin est porteur d’une promesse : celle d’une ville qui tente de reprendre le contrôle de son espace. Mais il est aussi un test de crédibilité.
Car à Kinshasa, les infrastructures inaugurées ne manquent pas. Ce qui fait défaut, c’est leur appropriation durable par les usagers. Une ville ne se transforme pas à coups de béton, mais par l’usage quotidien de ses espaces.
Le parking multimodal pourra devenir un levier de transformation à condition d’être pensé comme un écosystème, et non comme une solution isolée.
La question qui demeure
Au fond, une interrogation traverse ce projet :
Kinshasa cherche-t-elle à corriger son désordre, ou à le comprendre pour mieux l’organiser ?
Si la réponse penche vers la seconde option, alors Kintambo-Magasin pourrait devenir un modèle. Sinon, il ne sera qu’un déplacement du problème un désordre maîtrisé ici, mais reproduit ailleurs.
Et dans cette ville de plus de dix millions d’habitants, déplacer un problème n’a jamais été une solution.

Rédaction


