Kinshasa. Créée le 8 décembre 1955, érigée comme la première cité des évolués de l’époque coloniale, la commune de Bandalungwa fut longtemps un symbole de modernité, d’ascension sociale et d’ordre urbain. Aujourd’hui, avec 450 000 habitants entassés sur à peine 6,82 km², ses 8 quartiers, ses 202 rues, ses 22 ronds-points et ses infrastructures vieillissantes, Bandalunga affectueusement « Bandal » n’est plus qu’un reflet brouillé de ce qu’elle fut.

Ce reportage plonge au cœur d’une commune mythique, célébrée pour sa musique, mais désormais menacée par l’étouffement urbain. Entre nostalgie et ambitions immobilières, Bandal semble à un tournant. Jusqu’où aller pour lui redonner vie ?
Un héritage colonial devenu fardeau urbain
Dans les années 1950, Bandalungwa était la vitrine de l’évolution sociale africaine sous le dispositif colonial. Ses avenues bien alignées, ses maisons standardisées, ses espaces publics entretenus en faisaient l’un des quartiers les plus enviés.
« Habiter Bandal, c’était appartenir à une élite. Les fonctionnaires congolais y accédaient après un long parcours administratif », explique un ancien résident rencontré à Adoula.
Mais 70 ans plus tard, la structure initiale craque.
• Les maisons, conçues pour de petites familles, accueillent aujourd’hui des clans étendus.
• Les routes, prévues pour un trafic léger, sont envahies par les taxis, motos, terrasses improvisées.
• Les infrastructures publiques sont à bout de souffle.
Bandalungwa est devenu un territoire saturé, victime d’une surpopulation accrue et d’un manque d’entretien chronique.
Une commune devenue capitale de la vie nocturne… au prix du sommeil des habitants
Longtemps célébrée pour son ambiance musicale – berceau du groupe Wenge Musica, terre natale de Fally Ipupa et passage remarqué d’Emmanuel Macron lors de sa visite en RDC Bandal attire la nuit.
Mais cette vitalité a un prix.
« On ne dort plus. Bandal est devenu un festival permanent. Les terrasses ouvrent à midi et ferment à l’aube », confie une résidente de Makelele.
La nuisance sonore nocturne est aujourd’hui l’une des plaintes principales. Les terrasses se multiplient, légales ou non, occupant trottoirs et rues. La musique omniprésente étouffe voix et repos. Une dynamique économique, certes, mais anarchique.
Infrastructures à bout de souffle
De la direction communale aux terrains municipaux (5 Anciens, Allemagne, Papa Ngoma), rien n’échappe à la vétusté.
Les écoles sont saturées, les réseaux d’eau et d’électricité ne suivent plus. Les 19 directions administratives peinent à répondre à la demande d’une population multipliée par plus de dix depuis la création de la cité.
La poussée immobilière : l’espoir au milieu des ruines ?
Depuis quelques années, de nouveaux projets surgissent, à l’image de la Cité Oasis, immeuble moderne qui contraste brutalement avec l’architecture vieillissante alentour.
Pour certains, ces constructions représentent l’avenir.
« Si Oasis peut exister à Bandal, pourquoi pas 20 autres projets ? », interroge un promoteur interrogé sous anonymat.

La logique est simple :
• Proximité avec la Gombe,
• quartier déjà central,
• forte demande en logements modernes,
• possibilité de rehausser l’image de Kinshasa.
Mais la question qui divise aujourd’hui urbanistes, politiciens et habitants est radicale :
Faut-il raser tout Bandalungwa pour en faire un nouveau pôle immobilier ?
Raser Bandalungwa : utopie urbaine ou solution radicale ?
Cette idée circule discrètement dans certains cercles d’investisseurs. Elle est inspirée des modèles asiatiques où des quartiers entiers ont été reconstruits à neuf.
Avantages théoriques :
• Replanifier entièrement la commune
• Construire des immeubles à étages pour absorber la population
• Moderniser routes, drainage, espaces verts
• Relancer l’économie locale
• Créer un nouveau visage de Kinshasa
Risques majeurs :
• Déplacement massif de population
• Conflits fonciers
• Perte d’identité culturelle
• Gentrification et exclusion des habitants actuels
• Arrachement du patrimoine musical et culturel
Un urbaniste décrit le dilemme :
« Raser Bandal, c’est raser une part de l’âme de Kinshasa. Mais ne rien faire, c’est regarder la commune mourir lentement. »
Entre mémoire et futur : quel destin pour Bandalungwa ?
Bandalungwa est à la fois un sanctuaire culturel, un chaos urbain et un gisement économique potentiel.
Les experts s’accordent sur un point : la rénovation doit être massive, mais pas nécessairement destructrice. Une stratégie plus équilibrée pourrait inclure :
• réhabilitation progressive des quartiers,
• incitations fiscales pour promoteurs responsables,
• rénovation des maisons coloniales plutôt que leur destruction,
• création de zones piétonnes et réduction de la nuisance sonore,
• modernisation des terrains municipaux et du stade,
• plan de mobilité allégée pour désengorger la commune.
Conclusion : Bandalungwa peut-elle renaître sans se renier ?
Bandal est un paradoxe. Elle étouffe, mais elle rayonne. Elle souffre, mais elle inspire encore. La commune est devenue trop petite pour ses habitants, mais trop importante pour disparaître.
Raser Bandalungwa serait un choc historique, un pari colossal, peut-être irréversible.
Réinventer Bandalungwa sans effacer son héritage paraît, à ce jour, la voie la plus raisonnable et la plus respectueuse de son identité.
Car moderniser n’a jamais signifié oublier.
Rédaction


