Pendant que la République démocratique du Congo multiplie les discours sur la réindustrialisation, la souveraineté économique et la création d’emplois, un paradoxe fragilise l’un des secteurs les plus stratégiques de son économie : l’industrie cimentière. Alors que les cimenteries nationales disposent d’une capacité de production largement suffisante pour satisfaire la demande intérieure, elles fonctionnent bien en dessous de leurs capacités. La raison ne réside pas dans une insuffisance de la demande, mais dans une concurrence devenue profondément inéquitable.
Lors du panel consacré à la formation professionnelle et à la validation des acquis dans les métiers du BTP, organisé dans le cadre des réflexions sur le développement industriel, Carine Ewuli, intervenant pour le compte de PPC Barnet, a rappelé que le développement des compétences locales ne peut produire ses effets que si l’environnement économique protège également les entreprises qui investissent durablement dans le pays.Cette intervention prend une résonance particulière au regard des pratiques dénoncées depuis plusieurs années dans le commerce du ciment.

Une industrie qui pourrait produire davantage
Dans la partie occidentale de la RDC, les capacités industrielles de production de ciment atteignent environ 3,5 millions de tonnes par an.La consommation nationale est estimée à 2,2 millions de tonnes.Autrement dit, le pays dispose théoriquement d’un excédent de capacité de près de 1,3 million de tonnes, soit environ 59 % de production supplémentaire disponible.Ces chiffres traduisent une réalité rarement rappelée : la RDC n’est pas structurellement déficitaire en ciment.Les investissements réalisés par les industriels permettent déjà de couvrir largement les besoins du marché.Pourtant, plusieurs usines tournent aujourd’hui à un rythme inférieur à leurs capacités.
Une fraude qui commence sur le fleuve Congo
Entre Brazzaville et Kinshasa, plusieurs acteurs du secteur dénoncent un système de sous-déclaration des cargaisons transportées par barges.Le mécanisme serait relativement simple.Une barge capable de transporter environ 300 tonnes, soit près de 6 000 sacs de ciment de 50 kg, est parfois déclarée auprès des services douaniers pour seulement 25 tonnes, soit environ 500 sacs.Le différentiel atteint donc :
- 300 tonnes réellement transportées
- 25 tonnes officiellement déclarées
- 275 tonnes non déclarées
- La sous-déclaration représenterait ainsi près de 92 % de la cargaison réelle.
- Autrement dit, seules 8 % des marchandises seraient officiellement prises en compte.
Les chiffres qui interrogent
Selon plusieurs documents consultés par des acteurs du secteur, une cargaison estimée à environ 45 000 dollars aurait été déclarée pour seulement 1 650 dollars.La taxation acquittée aurait été de 2 334 000 francs congolais, soit approximativement 1 060 dollars.
Le montant des taxes représenterait donc :
- 2,35 % de la valeur réelle estimée
- ou près de 64 % de la valeur officiellement déclarée.
- Un tel écart soulève une interrogation majeure : comment une marchandise dont la valeur économique est plusieurs dizaines de milliers de dollars peut-elle entrer sur le territoire avec une base taxable aussi faible ?
- Pour de nombreux spécialistes du commerce extérieur, une telle situation ne peut résulter uniquement d’une erreur administrative.
Une chaîne où chaque maillon compte
Une fraude de cette ampleur ne pourrait fonctionner sans l’intervention de plusieurs acteurs.Les observateurs évoquent notamment :
- des importateurs ;
- des transporteurs fluviaux ;
- des déclarants en douane ;
- certains agents chargés du contrôle documentaire ;
- plusieurs services présents dans la chaîne douanière.
- Les responsabilités individuelles relèvent naturellement des autorités judiciaires.
- Mais économiquement, le résultat est déjà visible.
Une concurrence devenue asymétrique
Les cimenteries implantées en RDC supportent :
- les impôts sur les bénéfices ;
- les taxes locales ;
- les cotisations sociales ;
- les coûts énergétiques élevés ;
- les investissements industriels ;
- les exigences environnementales.
Selon les industriels, l’ensemble du secteur verserait plus de 100 millions de dollars de taxes et impôts par an au Trésor public.Face à elles, des produits importés bénéficieraient parfois : d’exonérations, de dérogations,ou de sous-déclarations douanières.Dans ces conditions, la concurrence cesse d’être une compétition économique normale.Elle devient une distorsion de marché.

Les effets économiques sont considérables
Chaque tonne de ciment vendue sous un régime fiscal avantageux produit plusieurs conséquences.
Pour l’État :
- baisse des recettes fiscales ;
- perte de droits de douane ;
- diminution de la TVA collectée.
Pour les entreprises :
- baisse des marges ;
- ralentissement des investissements ;
- diminution des capacités de production.
Pour les travailleurs :
- ralentissement des recrutements ;
- risque de chômage technique ;
- réduction des programmes de formation.
- Pour les consommateurs enfin, la situation peut paraître favorable à court terme grâce à des prix plus faibles.Mais à long terme, l’affaiblissement des producteurs nationaux réduit la capacité industrielle du pays.
L’enjeu dépasse le seul ciment
Le ciment constitue l’un des principaux intrants de la construction:Routes,Ponts,Logements,Écoles,Hôpitaux.Chaque politique publique d’infrastructures dépend directement de cette industrie.Affaiblir la production nationale revient donc à fragiliser toute la chaîne du BTP.C’est précisément ce qu’a rappelé Carine Ewuli en évoquant la nécessité de renforcer les liens entre les industriels et les PME congolaises.À travers le partenariat signé entre PPC Barnet et le Projet TRANSFORME, soutenu par la Banque mondiale, un Centre des PME à Kimpese doit justement favoriser l’intégration des entreprises locales dans la chaîne de valeur industrielle.L’objectif est clair : développer des compétences locales, structurer un tissu de sous-traitants congolais et renforcer le contenu local.Mais cette ambition ne pourra produire tous ses effets que si les entreprises respectueuses des règles évoluent dans un environnement concurrentiel équitable.
Une compétition régionale de plus en plus forte
La concurrence ne provient pas uniquement de la fraude.Plusieurs grands groupes internationaux ont implanté leurs cimenteries dans les pays voisins, où la pression fiscale est parfois plus faible.Ces usines exportent ensuite vers le marché congolais.Lorsque ces exportations sont combinées à des exonérations ou à des sous-déclarations, l’écart de compétitivité devient considérable.Les producteurs nationaux dénoncent alors une forme de dumping commercial.
Une nouvelle juridiction face à un vieux problème
La création du Tribunal pénal économique et financier ouvre une nouvelle perspective.Si cette juridiction exerce effectivement les compétences annoncées, les réseaux de fraude douanière pourraient constituer l’un de ses premiers grands dossiers.Au-delà des sanctions individuelles, l’enjeu est institutionnel.Il s’agit de restaurer la crédibilité de l’administration douanière.De protéger les recettes publiques.Et surtout de garantir que les entreprises qui investissent, paient leurs impôts et créent des emplois ne soient plus pénalisées face à des circuits parallèles.
Le choix de politique économique
La RDC fait aujourd’hui face à un choix stratégique.D’un côté, poursuivre un système où les circuits informels gagnent progressivement des parts de marché.De l’autre, construire une véritable politique industrielle fondée sur trois piliers : une concurrence loyale, une fiscalité équitable et une administration douanière rigoureuse.
Le ciment est bien plus qu’un matériau de construction.
Il est un indicateur de la capacité d’un État à protéger son appareil productif.Car lorsqu’une industrie capable de produire 3,5 millions de tonnes fonctionne en dessous de son potentiel alors que le marché national ne consomme que 2,2 millions de tonnes, le problème n’est plus industriel.Il devient institutionnel.Et c’est toute la question de la gouvernance économique congolaise qui se trouve posée.

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