Kinshasa, capitale tentaculaire de la République Démocratique du Congo, se déploie chaque jour dans un chaos urbain devenu la norme. Ce désordre n’est pas un simple effet du manque de moyens ou de la pression démographique. Il est savamment entretenu par un système opaque, où les institutions censées protéger le territoire — conservateurs des titres fonciers, cadastres, urbanisme, affaires foncières — deviennent les premiers artisans de l’anarchie.

Partout, des constructions surgissent dans l’illégalité : dans les zones inondables, sur des espaces verts, des emprises routières ou même des sites réservés à des équipements publics. Derrière cette prolifération de bâtis hors normes, un mécanisme bien huilé : corruption, vente multiple de parcelles, émission de faux certificats, silence administratif complice.
La loi foncière congolaise, pourtant, encadre cette gestion. L’article 223, alinéa 2, établit que « l’État est responsable des erreurs du conservateur ». Cela signifie que les victimes d’une faute administrative peuvent engager la responsabilité civile de l’État. Mais cette responsabilité est dite subsidiaire : lorsqu’il y a faute personnelle du conservateur — comme la fraude, l’abus de pouvoir ou la falsification de documents — sa responsabilité pénale individuelle peut être engagée.

Les conservateurs émettent des titres sans vérification, les chefs de cadastre valident des documents sur des parcelles litigieuses, et les services d’urbanisme délivrent des permis à la chaîne, souvent contre espèces sonnantes. Tout le monde sait. Tout le monde se tait. Jusqu’à ce que les inondations emportent des maisons ou que les litiges fonciers éclatent en conflits violents.
Ce système ne s’effondrera pas tout seul. Il faut un sursaut éthique et institutionnel. La loi existe. Elle doit désormais être appliquée. Il est temps de démettre les agents indélicats, d’annuler les titres frauduleux, de démolir les constructions illégales — même si elles appartiennent à des figures influentes. Car à Kinshasa, l’illégalité immobilière est devenue un sport d’élite.

En refusant de faire le ménage, l’État se rend non seulement complice du désordre, mais aussi garant de l’effondrement futur. Kinshasa n’est pas qu’une capitale en croissance : c’est une ville en apnée, trahie de l’intérieur.
Rédaction


