À Kinshasa, le diagnostic n’est plus contesté, seulement évité : la capitale congolaise est au bord de la rupture. Avec une croissance démographique explosive et des infrastructures dépassées depuis des décennies, la ville ne souffre plus de simples dysfonctionnements elle est structurellement inadaptée à sa propre réalité.
Dans ce contexte, l’annonce du projet « Kia Mona » et ses 46 milliards d’euros a suscité espoir et scepticisme. Car pour beaucoup d’observateurs, le véritable enjeu n’est pas de construire une nouvelle ville, mais de sauver celle qui existe déjà.

Le grand oublié : le plan directeur de transport
Bien avant Kia Mona, un autre projet portait une ambition systémique : le Plan Directeur de Transport de Kinshasa (PDTK). Conçu pour transformer en profondeur la mobilité urbaine sur une période de 20 ans, il prévoyait environ 33 milliards de dollars d’investissements.
Son objectif était clair : structurer une ville paralysée par les embouteillages, désenclaver les quartiers périphériques, et accompagner l’expansion urbaine avec des infrastructures adaptées. Routes, transports collectifs, réseaux ferroviaires, organisation des flux tout devait être repensé.
Mais depuis son annonce, silence radio.
Pourquoi un projet aussi structurant n’a-t-il jamais véritablement vu le jour ?
L’échec du temps politique face au temps urbain
La réponse tient en grande partie à un décalage fondamental : la ville se construit sur des décennies, tandis que la politique fonctionne par cycles courts.
En République démocratique du Congo, comme ailleurs, les mandats de cinq ans ne permettent ni de concevoir ni de mettre en œuvre des transformations structurelles aussi lourdes. Chaque équipe lance ses priorités, souvent visibles à court terme, rarement durables.
Le résultat est une accumulation de projets fragmentés, sans cohérence globale. Des routes réhabilitées ici, des initiatives locales là mais aucune vision d’ensemble capable de transformer réellement la ville.
Le PDTK, lui, proposait justement cette colonne vertébrale. Son abandon de facto révèle une difficulté chronique : penser au-delà de l’horizon politique immédiat.
L’illusion des solutions partielles
Face à l’urgence, certaines initiatives récentes peuvent donner l’impression d’un sursaut : projets de tramway, investissements ponctuels, ou encore l’appui de la Japan International Cooperation Agency avec un financement d’environ 100 millions de dollars pour relancer les études.
Mais ces montants, aussi utiles soient-ils, restent sans commune mesure avec les besoins réels. À l’échelle d’une mégapole comme Kinshasa, ils relèvent davantage de l’ajustement que de la transformation.
Le risque est alors de multiplier les « rustines » sur un système défaillant, sans jamais traiter les causes profondes : urbanisation non maîtrisée, absence de planification, insuffisance des réseaux structurants.
Repenser la ville sur 30 à 50 ans
Ce que révèle le débat autour du PDTK, c’est la nécessité d’un changement radical de méthode. Kinshasa ne peut plus être gérée comme une ville en développement classique. Elle doit être pensée comme une mégapole stratégique.
Cela implique un plan à très long terme 30 à 50 ans sanctuarisé, indépendant des alternances politiques, et adossé à des mécanismes de financement stables.
L’idée d’un financement basé sur des contrats miniers, combiné à des partenariats public-privé, s’inscrit dans cette logique. Avec un investissement progressif par exemple un milliard de dollars par an il serait possible de reconstruire méthodiquement les infrastructures essentielles : voirie, drainage, transports, énergie.
Mais au-delà du financement, c’est la gouvernance qui doit évoluer. Un tel plan ne peut réussir que s’il devient une référence intangible, que chaque gouvernement applique, ajuste et poursuit sans le remettre en cause à chaque cycle électoral.
Entre Haussmann et réalités africaines

La tentation de « tout reconstruire », à l’image du Georges-Eugène Haussmann dans le Paris du XIXe siècle, revient régulièrement dans les débats. Elle traduit une frustration compréhensible face à l’ampleur des dysfonctionnements.
Mais transposer ce modèle à Kinshasa pose des défis considérables : densité informelle, contraintes sociales, capacité financière, gouvernance foncière. Une transformation brutale serait non seulement difficile à mettre en œuvre, mais potentiellement déstabilisatrice.
La solution réside sans doute dans une approche hybride : ambitieuse dans la vision, progressive dans l’exécution.
L’urgence d’un choix stratégique
Aujourd’hui, Kinshasa se trouve à un carrefour. Continuer sur la voie actuelle, faite de projets dispersés, revient à accompagner la dégradation. Miser uniquement sur des villes nouvelles comme Kia Mona, c’est prendre le risque de contourner le problème sans le résoudre.
Relancer et adapter le PDTK, en l’inscrivant dans une stratégie globale de long terme, apparaît comme une nécessité.
Car au fond, la question n’est pas technique. Elle est politique au sens noble : quelle ville veut-on pour les 30 prochaines années ?
Sans réponse claire, même les milliards qu’ils viennent de partenaires internationaux ou de ressources nationales risquent de se perdre dans les embouteillages d’une ville qui, elle, n’attend plus.

Rédaction


