Politique de la Ville en RDC : une innovation institutionnelle face aux défis urbains

Une reconnaissance institutionnelle de la Politique de la Ville

Par l’Ordonnance n° 25/293 du 15 décembre 2025, le Président de la République a fixé les attributions des ministères conformément à la Constitution et à l’architecture gouvernementale. Parmi les innovations majeures figure la formalisation des attributions du Ministère délégué près le Ministre de l’Urbanisme et Habitat, en charge de la Politique de la Ville, créé le 28 mai 2024.

Une réforme issue des réflexions nationales sur l’urbanisation

Cette évolution institutionnelle est saluée par les experts en aménagement territorial, notamment ceux d’Expo Béton RDC. Elle s’inscrit dans la continuité des réflexions menées sur l’urbanisation en République démocratique du Congo, en particulier les résolutions issues des différentes éditions d’Expo Béton, portées par Jean Bamanisa Saidi. Le Président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo a, à plusieurs reprises, reconnu que ce portefeuille est directement inspiré des propositions formulées dans ce cadre.

Une réponse stratégique à la pression urbaine

Dans un pays où plus de la moitié de la population vit désormais en milieu urbain et où Kinshasa concentre entre 17 et 18 millions d’habitants, la Politique de la Ville apparaît comme une réponse stratégique à l’urbanisation anarchique, à l’insalubrité persistante et aux faiblesses structurelles de la planification urbaine.

Une approche intégrée du développement des villes

La Politique de la Ville ne se limite pas à une réorganisation administrative. Elle repose sur une approche intégrée du développement urbain visant à encadrer la création et la modernisation des villes en coordination avec les ministères en charge de l’Aménagement du territoire, de l’Urbanisme, de l’Habitat et des Infrastructures. Elle intègre également les programmes d’assainissement en collaboration avec les secteurs de l’Environnement, de l’Hygiène et de la Santé publique, ainsi que le suivi des transports urbains et interurbains en lien avec les autorités compétentes. À travers cette coordination intersectorielle, la gouvernance de l’espace public devient un levier central de transformation des villes.

Des références internationales adaptées au contexte congolais

Cette vision s’inspire de politiques comparables mises en œuvre dans d’autres pays, notamment en France à partir de la fin des années 1970, où la Politique de la Ville a été conçue pour réduire les inégalités territoriales. Transposée au contexte congolais, cette approche vise à positionner les villes comme des moteurs du développement économique, social et environnemental, tout en freinant l’expansion urbaine non maîtrisée.

Les propositions de Jean Bamanisa pour une gouvernance urbaine renforcée

Dans un document publié en janvier 2024, Jean Bamanisa Saidi propose une réforme plus profonde de la gouvernance urbaine. Il plaide pour la création d’un ministère autonome regroupant l’Aménagement du territoire, le Développement des villes, l’Urbanisme et l’Habitat, estimant qu’un ministère délégué ne dispose pas de l’autorité institutionnelle suffisante pour conduire une transformation structurelle de l’espace urbain. Selon lui, ce ministère à part entière permettrait d’intégrer les résolutions d’Expo Béton comme cadre de référence opérationnel de l’action publique.

Aménagement du territoire et structuration des villes

Dans cette vision, l’aménagement du territoire et le développement des villes reposeraient sur l’élaboration et le suivi rigoureux des plans d’aménagement, la mise en œuvre de politiques de répartition équilibrée des activités humaines et l’évaluation systématique des potentialités territoriales. Cette approche inclurait également la création de nouvelles villes, la modernisation des centres urbains existants, le contrôle permanent de l’utilisation de l’espace physique et la mobilisation coordonnée des ressources humaines, institutionnelles et financières nécessaires au développement.

Urbanisme, habitat et accès au logement

Le volet urbanisme et habitat viserait, pour sa part, à structurer l’aménagement urbain, à assurer une gestion rationnelle du patrimoine immobilier de l’État et à promouvoir l’utilisation des matériaux de construction locaux. Il intégrerait la mise en œuvre effective du Plan national de l’habitat, le contrôle du respect des règles d’urbanisme, l’assistance technique à l’auto-construction et le développement de mécanismes de financement du logement. Cette réforme prévoirait également la définition de normes de construction, la régulation du secteur immobilier et la promotion des logements sociaux.

Des outils financiers et institutionnels à créer

Jean Bamanisa va plus loin en proposant la création d’une Banque de l’Habitat du Congo et d’un Bureau d’assistance à l’auto-construction, destinés à faciliter l’accès au logement et à encadrer la construction individuelle. Il insiste également sur la nécessité de renforcer les capacités de l’administration urbaine, y compris les trente-six mairies, par une redynamisation des ressources humaines, logistiques et budgétaires, avec une allocation directe de moyens financiers aux villes.

Les limites de la collaboration interministérielle

Si l’ordonnance de 2025 consacre le principe de la collaboration interministérielle, elle n’élimine pas pour autant les risques de chevauchements de compétences et de résistances administratives. L’expérience congolaise du partage des responsabilités entre le pouvoir central et les provinces montre que l’absence d’un arbitrage clair peut ralentir, voire bloquer, les réformes structurelles. À Kinshasa, les embouteillages chroniques, les inondations récurrentes et l’extension incontrôlée des quartiers précaires illustrent l’urgence d’une gouvernance urbaine plus cohérente.

L’exigence d’un pilotage politique fort

Les expériences étrangères montrent que l’interministérialité, lorsqu’elle n’est pas fortement pilotée, peut produire des résultats limités malgré des investissements importants. Face à ces enjeux, le rôle du Gouvernement apparaît déterminant. Sous l’autorité du Président de la République et du Premier ministre, il lui revient de clarifier les compétences, de faire respecter les cadres institutionnels et d’envisager, le cas échéant, une évolution vers un ministère autonome tel que proposé par Jean Bamanisa.

Transformer l’innovation institutionnelle en action concrète

La Politique de la Ville constitue une réponse structurante aux défis urbains de la République démocratique du Congo. En l’absence d’un pilotage politique fort et de moyens suffisants, elle risque de rester une réforme symbolique. En revanche, si elle est soutenue par une volonté claire, une organisation institutionnelle cohérente et des outils adaptés, elle peut transformer les villes congolaises en véritables leviers de développement national.

Rédaction

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