Par-delà les chiffres, c’est un tournant stratégique que vient d’amorcer la République démocratique du Congo (RDC). La mobilisation par la Banque mondiale d’un financement global de 100 millions USD, dont 75 millions USD dédiés au deuxième Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH2), marque bien plus qu’un simple appui technique : elle révèle une prise de conscience tardive mais cruciale sans données fiables, il n’y a ni État efficace, ni économie pilotable.
Un déficit statistique vieux de plus de 40 ans
La RDC vit depuis 1984 sans recensement général actualisé, une anomalie majeure pour un pays estimé aujourd’hui à plus de 90 millions d’habitants. Ce vide statistique structurel pèse lourdement sur la gouvernance publique : comment planifier des infrastructures, calibrer les politiques sociales ou attirer des investissements sans connaître précisément sa population ?
Le RGPH2 vise justement à combler ce retard. Mais l’ambition a un coût. Les besoins globaux sont estimés entre 188 et 192 millions USD selon les différentes projections officielles Autrement dit, le financement annoncé couvre un peu plus de 50 % de l’enveloppe totale, laissant encore un gap significatif à mobiliser.
75 millions USD pour structurer la donnée démographique
Dans ce contexte, les 75 millions USD alloués spécifiquement au RGPH2 constituent un levier décisif. Ils permettront notamment :
• la finalisation de la cartographie nationale (déjà réalisée à 84%)
• le déploiement des outils numériques de collecte
• la formation de milliers d’agents recenseurs
• la conduite des opérations de terrain sur un territoire de 2,3 millions de km²
La numérisation intégrale du processus représente d’ailleurs une rupture majeure par rapport au recensement de 1984, avec l’ambition d’améliorer la fiabilité, la rapidité et l’exploitation des données.
Une opération économique autant que statistique
Au-delà de la production de données, ce financement s’inscrit dans une logique économique plus large.
D’abord, le RGPH2 est un projet à forte intensité de main-d’œuvre. À l’échelle africaine, ce type d’opération mobilise généralement des dizaines de milliers d’agents temporaires (recenseurs, superviseurs, techniciens). En RDC, cela pourrait représenter un levier non négligeable de création d’emplois, même temporaires, dans un pays où le secteur informel domine.
Ensuite, les retombées indirectes sont considérables. Une meilleure connaissance de la population permet :
• d’optimiser les politiques fiscales
• de mieux cibler les dépenses publiques
• d’améliorer les indicateurs macroéconomiques
• de renforcer la crédibilité du pays auprès des bailleurs et investisseurs
Autrement dit, chaque dollar investi dans la statistique publique peut générer un rendement multiple en efficacité économique.
Gouvernance : la donnée comme outil de souveraineté
L’enjeu est aussi politique. Dans un pays confronté à des défis sécuritaires et institutionnels persistants, la maîtrise de la donnée devient un instrument de souveraineté.
Le RGPH2 s’inscrit ainsi dans une dynamique plus large de réformes soutenues par la Banque mondiale, qui a déjà mobilisé près de 1,9 milliard USD en 2025 pour différents projets structurants au Congo. L’objectif est clair : renforcer la transparence, améliorer la gestion publique et consolider les bases d’une gouvernance moderne.
Mais le défi reste immense. La réussite du recensement dépendra :
• de la sécurisation des zones sensibles
• de la coordination institutionnelle
• de la transparence dans la gestion des fonds (notamment via le mécanisme envisagé de basket fund et surtout de la capacité de l’État à transformer les données collectées en politiques publiques concrètes
Une équation encore incomplète
Malgré cette avancée, tout n’est pas gagné. Il reste près de 90 millions USD à mobiliser pour boucler le financement total du projet. Sans cela, le risque est réel de voir le processus ralentir voire s’enliser, comme par le passé.Car en RDC, l’histoire des réformes est souvent celle de projets ambitieux freinés par des contraintes budgétaires, logistiques ou politiques.
compter pour exister
Ce financement de 100 millions USD constitue donc une opportunité rare : celle de refonder l’État congolais sur une base factuelle solide.
Dans un monde où la donnée est devenue un actif stratégique, la RDC tente enfin de répondre à une question essentielle : combien sommes-nous, où vivons-nous, et dans quelles conditions ?Car au fond, il ne s’agit pas seulement de compter la population. Il s’agit de rendre visible ce qui ne l’était plus, et de poser les bases d’un développement enfin planifié, mesuré et maîtrisé.

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