Dans le Katanga, la société minière Chemaf est devenue bien plus qu’un actif en vente. Elle est aujourd’hui le symbole d’un affrontement stratégique entre deux visions congolaises de l’avenir du secteur minier : celle de la transformation industrielle portée par Buenassa, et celle d’une valorisation commerciale pilotée par la Gécamines.

Au cœur de ce bras de fer se trouve une réalité incontournable : la course mondiale aux minerais critiques cuivre et cobalt en tête qui place la République démocratique du Congo au centre d’un nouvel échiquier géopolitique.
Chemaf, un actif stratégique convoité
Le 12 janvier 2026, Buenassa a officiellement annoncé être à la recherche d’un financement pour acquérir « un actif minier local stratégique dans la région du Katanga ». Selon plusieurs sources concordantes, il s’agit bien de Chemaf, producteur de cuivre et de cobalt, dont les permis, les usines et les réserves font de lui une pièce maîtresse du paysage minier congolais.
Bloomberg avait déjà révélé, en novembre 2025, que Buenassa s’était positionnée sur ce dossier, confirmant que la bataille pour Chemaf s’inscrit dans une logique internationale de sécurisation des minerais indispensables aux batteries, aux véhicules électriques et aux technologies vertes.
Deux stratégies, deux visions
Pour Buenassa, l’enjeu est clair : il ne s’agit pas simplement d’acheter une mine, mais de bâtir une filière industrielle intégrée, allant de l’extraction jusqu’au raffinage. L’acquisition de Chemaf permettrait de sécuriser l’approvisionnement de sa future raffinerie pour plus de vingt ans et de transformer Buenassa en un acteur minier pleinement opérationnel.
Le groupe ambitionne de produire, à terme, jusqu’à 120 000 tonnes de cuivre et 20 000 tonnes de cobalt par an, en RDC, avec une transformation locale à forte valeur ajoutée. Une orientation qui s’inscrit dans la politique gouvernementale visant à rompre avec l’exportation brute des ressources.
Face à cela, la Gécamines défend une approche différente. Selon Bloomberg, la société publique envisagerait d’acquérir Chemaf pour ensuite la revendre, tout en conservant une participation minoritaire de 25 %. La production serait commercialisée via Gécamines Trading, notamment vers les États-Unis, dans le cadre du partenariat stratégique signé entre Kinshasa et Washington en décembre 2025.
Cette logique privilégie la captation de flux commerciaux plutôt que l’industrialisation lourde sur le sol congolais.
Un enjeu financier et géopolitique majeur
Chemaf arrive avec un passif lourd : près de 900 millions de dollars de dettes, en grande partie détenues par Trafigura. La Gécamines envisagerait un ticket d’entrée très faible, inférieur à un million de dollars, conditionné à un audit et à une restructuration de cette dette.
De son côté, Buenassa mise sur l’effet de levier qu’offrirait un actif productif pour renforcer la crédibilité financière de son projet industriel, dont la première phase est évaluée à 700 millions de dollars.
Le montage financier envisagé associe banques africaines, institutions de développement, partenaires américains et l’État congolais, déjà actionnaire à 10 % du projet Buenassa.
L’État congolais face à un choix stratégique
La situation est d’autant plus complexe que l’État est actionnaire à la fois de la Gécamines, de Buenassa et de Chemaf. Autrement dit, Kinshasa est juge et partie dans un dossier qui déterminera le modèle minier du pays pour les décennies à venir.
Faut-il privilégier une logique de trading, rapide et financièrement flexible ? Ou miser sur une industrialisation lourde, plus risquée mais créatrice de valeur, d’emplois et de souveraineté ?
Dans les cercles gouvernementaux, l’option d’un consortium réunissant la Gécamines, Buenassa et des partenaires américains gagne du terrain. Elle permettrait d’aligner les intérêts industriels, financiers et géopolitiques, tout en s’inscrivant dans le partenariat stratégique RDC–États-Unis.

Chemaf, bien plus qu’une mine
Le dossier Chemaf dépasse largement une transaction minière. Il incarne la transition de la RDC d’un pays extractif à un pays industriel, capable de maîtriser ses ressources, ses chaînes de valeur et sa place dans l’économie mondiale.
L’arbitrage qui se prépare à Kinshasa dira si le Congo veut rester un fournisseur de minerais… ou devenir un acteur majeur de l’industrie des métaux du futur.
Rédaction


