À Kalemie, au cœur du Tanganyika, ce mercredi 27 mai 2026, la 11ᵉ édition d’ExpoBétonRDC ne s’est pas limitée à une rencontre économique. Derrière les discours sur les infrastructures, les investissements et le développement durable, une autre question plus profonde, plus politique, s’est imposée : comment transformer une région meurtrie par les conflits en espace durable de coopération ?
C’est dans ce contexte que l’ambassadeur de France en RDC, Rémi Maréchaux, a livré une réflexion qui mérite davantage qu’une simple reprise protocolaire. En évoquant l’histoire européenne, le diplomate français a rappelé une vérité souvent oubliée : l’Europe, aujourd’hui perçue comme un espace de paix et d’intégration, fut autrefois l’un des continents les plus violents de l’histoire moderne.

Deux guerres mondiales y sont nées. La France et l’Allemagne se sont affrontées à plusieurs reprises dans des conflits qui ont ensanglanté le continent et détruit des générations entières. Pourtant, après 1945, les anciens ennemis ont choisi une autre voie : celle de la coopération économique, puis politique, jusqu’à la construction progressive de ce qui deviendra l’Union européenne.
Le parallèle proposé par le diplomate n’est pas anodin. Il vise directement la région des Grands Lacs africains, marquée depuis des décennies par les tensions, les guerres d’influence, les déplacements de populations et la méfiance chronique entre États voisins.Mais une question cruciale lui a été posée : la coopération franco-allemande avait-elle commencé pendant la guerre ?
La réponse de Rémi Maréchaux fut nette : non. « On n’a pas commencé l’intégration pendant la guerre ; il a fallu six ans après 1945. »
Cette précision historique est fondamentale. Elle rappelle une réalité souvent simplifiée dans les discours diplomatiques : aucune intégration régionale sérieuse ne peut prospérer au milieu des armes, des violences et des humiliations mutuelles. L’Europe ne s’est pas réconciliée sous les bombes ; elle s’est reconstruite après l’arrêt des hostilités, grâce à une volonté politique forte, à une reconnaissance des intérêts communs et à l’acceptation progressive d’un destin partagé.Cette nuance éclaire aussi les défis actuels de la région des Grands Lacs. Les appels répétés à l’intégration régionale, à la coopération économique ou à la libre circulation ne peuvent produire des résultats durables sans une sécurité minimale et sans confiance politique entre les États concernés.
Le diplomate français a néanmoins insisté sur un point stratégique : la RDC possède une position unique sur le continent. Elle appartient simultanément à plusieurs espaces régionaux — la SADC, l’EAC et la CEEAC — ce qui lui confère un rôle géopolitique central dans la stabilisation régionale.La République démocratique du Congo apparaît ainsi comme un pivot potentiel de l’intégration africaine. Par sa taille, ses ressources, sa démographie et sa position géographique, elle peut devenir soit le moteur d’une coopération régionale nouvelle, soit le théâtre permanent des rivalités régionales.
C’est précisément là que le discours de Kalemie prend une dimension stratégique.
Car derrière la référence européenne, il existe aussi un message diplomatique plus immédiat : soutenir les efforts de rapprochement encouragés par les États-Unis entre la RDC et le Rwanda, dans une logique de désescalade et de coopération régionale. Paris affirme ainsi son soutien à une approche où la paix ne serait pas uniquement militaire, mais également économique et institutionnelle.Cependant, l’histoire européenne enseigne également une autre leçon : la coopération ne naît pas seulement de la bonne volonté diplomatique. Elle exige des garanties sécuritaires, des institutions crédibles, une justice minimale et surtout une volonté sincère des dirigeants de rompre avec les logiques de confrontation.
L’Europe de l’après-guerre s’est construite autour du charbon et de l’acier, précisément parce que ces secteurs alimentaient autrefois la machine de guerre. Les Européens avaient compris qu’en rendant leurs intérêts économiques interdépendants, la guerre devenait progressivement moins probable.La question qui se pose aujourd’hui aux Grands Lacs est donc simple mais redoutable : quels seront les « charbon et acier » de l’Afrique centrale ? Les minerais stratégiques ? Les infrastructures énergétiques ? Les corridors commerciaux ? Les ports ? Les barrages ? Ou encore les projets communs de transport et de transformation industrielle ?
À Kalemie, ExpoBétonRDC voulait justement réfléchir au lien entre sécurité, investissement et développement durable pour la stabilité régionale. Ce choix thématique n’est pas fortuit. Aucun investisseur sérieux ne s’engage durablement dans une région instable. Mais inversement, sans investissements structurants, sans emplois et sans intégration économique, la paix reste fragile.La véritable portée du message de Rémi Maréchaux réside peut-être là : rappeler que la paix durable ne se limite pas à la fin des combats. Elle se construit par l’interdépendance, la coopération et la création d’intérêts communs suffisamment puissants pour rendre la guerre irrationnelle.
L’Europe n’est évidemment pas un modèle parfaitement transposable à l’Afrique des Grands Lacs. Les contextes historiques, politiques et culturels diffèrent profondément. Mais l’idée centrale demeure universelle : les peuples qui commercent, construisent et investissent ensemble finissent souvent par comprendre qu’ils ont davantage à perdre dans la guerre qu’à gagner dans la confrontation.À Kalemie, derrière un discours diplomatique apparemment classique, c’est finalement cette interrogation qui a été posée à toute la région : les Grands Lacs veulent-ils rester prisonniers de leur histoire, ou sont-ils prêts, eux aussi, à inventer leur propre chemin vers l’intégration et la paix ?
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