Arbitrage de l’espace national et défis de la nouvelle loi sur l’aménagement du territoire :

vers une coexistence stratégique entre zones extractives et zones de développement

À l’occasion de la 11ᵉ édition de Expo Béton RDC 2026, la Directrice Générale de Agence Nationale de l’Aménagement du Territoire, Carine Oniemba, a porté une réflexion majeure sur l’avenir territorial de la République démocratique du Congo : comment concilier exploitation des ressources naturelles et développement harmonieux des territoires ?Ses propos s’inscrivent dans un contexte historique décisif marqué par la promulgation de la nouvelle loi sur l’aménagement du territoire par le Chef de l’État. Une réforme qui ambitionne de transformer profondément la manière dont la RDC pense, organise et valorise son espace national.

De l’économie d’extraction à l’économie de souveraineté

Pendant des décennies, l’exploitation minière en RDC s’est construite selon une logique héritée de la période coloniale : extraire les ressources pour alimenter des économies extérieures, avec peu de retombées structurantes pour les territoires locaux. Les zones minières devenaient des espaces d’exploitation plus que des pôles de développement.La nouvelle loi sur l’aménagement du territoire marque une rupture idéologique et stratégique.Comme l’a souligné Carine Oniemba, il ne s’agit plus seulement d’exploiter les richesses du sous-sol, mais de permettre aux Congolais de se les approprier et d’en tirer des bénéfices durables. Cette vision replace le territoire au cœur du projet national. L’espace congolais cesse d’être uniquement un réservoir de matières premières ; il devient un levier de transformation économique, sociale et infrastructurelle.Cette approche introduit une notion essentielle : la souveraineté territoriale du développement.

La logique des corridors : une révolution silencieuse

L’un des changements majeurs évoqués par la Directrice Générale de l’ANAT concerne la notion de corridors de développement.Hier absente des politiques publiques, cette approche constitue aujourd’hui l’un des piliers de la planification territoriale moderne. Les corridors ne sont pas de simples axes routiers ou ferroviaires ; ils sont des espaces intégrés où infrastructures, activités économiques, urbanisation, agriculture, énergie et exploitation minière doivent interagir de manière cohérente.Cette vision change radicalement la philosophie de l’aménagement :

la mine ne peut plus fonctionner en enclave ;

  • les infrastructures minières doivent profiter aux populations ;
  • les territoires producteurs doivent devenir des pôles de croissance ;
  • les investissements doivent créer des chaînes de valeur locales.
  • Ainsi, une route construite pour évacuer des minerais doit également faciliter les échanges commerciaux, l’accès aux services sociaux et l’intégration régionale. L’exploitation extractive devient alors un catalyseur de développement territorial.

Le défi central : arbitrer les usages du territoire

Toutefois, cette ambition soulève une question fondamentale : comment faire coexister les différents usages de l’espace national ?La RDC possède d’immenses richesses minières, mais aussi des terres agricoles, des forêts stratégiques, des zones urbaines en expansion, des espaces protégés et des bassins de vie communautaires. Les conflits de vocation territoriale deviennent inévitables si aucune régulation forte n’est mise en place.C’est précisément là que la nouvelle loi tente d’apporter une réponse structurelle.Selon Carine Oniemba, le problème du zonage trouve désormais un cadre institutionnel grâce au Conseil national mis en place par la réforme. Cette instance dispose des prérogatives nécessaires pour arbitrer les conflits d’usage et organiser la coexistence entre :

  • zones extractives ;
  • zones agricoles ;
  • espaces urbains ;
  • territoires écologiques ;
  • infrastructures de développement.
  • L’enjeu n’est plus de choisir entre mine et développement, mais de construire leur compatibilité.

La consultation locale : condition de légitimité

Un autre aspect majeur de cette réforme réside dans la territorialisation de la décision publique.Mme Oniemba insiste sur l’existence de consultations locales dans le processus de zonage. Cette dimension est capitale. Pendant longtemps, les politiques d’aménagement ont été conçues de manière centralisée, sans réelle implication des communautés concernées.Or, aucun aménagement durable ne peut réussir sans adhésion locale.Les populations vivant dans les zones minières réclament désormais :

  • des infrastructures ;
  • des emplois ;
  • des compensations justes ;
  • la protection de leur environnement ;
  • une participation aux décisions.
  • La nouvelle loi semble reconnaître cette exigence démocratique. Elle ouvre la voie à une gouvernance territoriale plus inclusive, où les collectivités locales deviennent des acteurs et non plus de simples spectateurs des décisions nationales.

Entre ambitions et réalités : les défis de la mise en œuvre

Malgré ses avancées, cette réforme devra affronter plusieurs obstacles majeurs.

1. La pression des intérêts économiques

Le secteur extractif reste dominé par des logiques de rentabilité rapide. L’État devra démontrer sa capacité à imposer une vision d’intérêt général face aux puissances économiques.

2. La faiblesse des infrastructures

Les corridors de développement nécessitent des investissements massifs dans les routes, les chemins de fer, l’énergie et le numérique.

3. La gouvernance territoriale

Le succès de la loi dépendra de la transparence dans l’attribution des zones, du respect des plans d’aménagement et de la lutte contre la corruption foncière.

4. Les enjeux environnementaux

La coexistence entre exploitation minière et protection des écosystèmes constitue l’un des plus grands défis du siècle pour la RDC, pays stratégique dans la lutte mondiale contre le changement climatique.

Une réforme porteuse d’une nouvelle vision du Congo

Au-delà des aspects techniques, la nouvelle loi sur l’aménagement du territoire traduit une ambition politique profonde : réorganiser l’espace national autour des intérêts des Congolais.Le discours porté par Carine Oniemba révèle une évolution importante de la pensée publique congolaise. Il ne s’agit plus seulement de gérer des ressources, mais de construire une architecture territoriale capable de produire de la prospérité, de réduire les inégalités régionales et de renforcer l’unité nationale.L’avenir de la RDC dépendra largement de sa capacité à transformer ses territoires extractifs en territoires de vie, de production et d’opportunités.Car le véritable enjeu n’est pas seulement ce que le sous-sol congolais contient, mais ce que la nation congolaise choisira d’en faire.

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