Carine Oniemba : « Kinshasa doit être la locomotive de la transformation des villes de la RDC »

À ExpoBéton RDC, la Directrice générale de l’Agence nationale de l’aménagement du territoire appelle à passer d’une urbanisation subie à une urbanisation planifiée

Kinshasa — Construire des villes ne saurait se résumer à multiplier les bâtiments, les routes et les ouvrages d’infrastructure. Pour Carine Oniemba, Directrice générale de l’Agence nationale de l’aménagement du territoire (ANAT), le véritable enjeu est ailleurs : il s’agit d’organiser l’espace, d’anticiper les besoins, de sécuriser le foncier et de donner une cohérence durable au développement urbain.

C’est le message de fond qu’elle a porté lors du panel inaugural de la 12ᵉ édition d’ExpoBéton RDC, tenue le mercredi 7 octobre, devant le Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, ainsi que plusieurs membres des institutions nationales.

Placée sous le thème « Kinshasa, locomotive de la transformation des villes de la RDC », cette édition d’ExpoBéton aura été l’occasion de replacer la question urbaine dans une perspective plus large : celle de l’aménagement du territoire comme levier de transformation économique, sociale et territoriale de la République démocratique du Congo.

Pour Mme Oniemba, le choix de Kinshasa comme point de départ de cette réflexion n’est pas anodin. La capitale concentre à la fois les défis les plus visibles de l’urbanisation congolaise et une partie importante des opportunités liées à son développement futur.

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« Kinshasa doit être la locomotive de cette transformation. Mais une locomotive ne vaut que par le réseau qu’elle entraîne. »

Cette formule résume l’essentiel de son intervention : transformer Kinshasa, oui, mais sans isoler la capitale du reste du territoire national. L’enjeu est de faire de l’expérience kinoise un modèle reproductible et adaptable aux autres villes de la RDC.

De l’urbanisation subie à l’urbanisation planifiée

Au cœur de l’intervention de la DG de l’ANAT se trouve un constat : pendant trop longtemps, l’expansion urbaine congolaise a souvent précédé la planification.

Les populations s’installent, les quartiers se développent, les activités économiques apparaissent, puis les pouvoirs publics tentent de rattraper une urbanisation déjà largement engagée.Cette logique, estime Carine Oniemba, doit progressivement céder la place à une approche prospective.

Elle plaide ainsi pour un changement de paradigme : « passer d’une urbanisation subie à une urbanisation planifiée ; d’une croissance spatiale désordonnée à une véritable politique de développement territorial ; et d’une occupation improvisée des sols à une valorisation responsable et prospective de notre territoire. »

Derrière cette orientation se trouve une question fondamentale : quelle ville voulons-nous construire dans vingt, trente ou cinquante ans ?

La réponse ne peut pas être apportée uniquement à travers des projets ponctuels. Elle suppose une vision globale intégrant l’habitat, les transports, l’industrie, l’agriculture périurbaine, les espaces verts, les équipements publics, les réseaux d’eau et d’assainissement, les infrastructures énergétiques et les zones économiques.C’est précisément à ce niveau que l’ANAT entend renforcer son rôle.

L’ANAT, de la production cartographique à l’intelligence territoriale

Dans son intervention, Carine Oniemba a également insisté sur la mutation attendue de l’Agence nationale de l’aménagement du territoire.

L’ANAT ne devrait plus être perçue comme une simple administration produisant des cartes ou des documents techniques. Elle doit devenir, selon sa vision, « une véritable plateforme nationale d’intelligence territoriale ».

La formule est importante.

Car l’intelligence territoriale consiste précisément à disposer d’une connaissance suffisamment fine de l’espace national pour permettre aux décideurs de prendre des décisions éclairées.

Où construire une route ? Où implanter une zone industrielle ? Quelles terres préserver pour l’agriculture ? Où doivent être localisés les futurs hôpitaux et établissements scolaires ? Quelles zones doivent être protégées contre l’urbanisation ? Où se trouvent les réserves foncières de l’État ? Quels territoires présentent des risques climatiques ou environnementaux ?

Autant de questions auxquelles une politique moderne d’aménagement doit être capable de répondre.L’ambition affichée par la DG de l’ANAT est donc de faire de la donnée territoriale un véritable outil d’aide à la décision publique, mais également un instrument de sécurisation pour les investisseurs et les communautés.

L’agence entend ainsi accompagner le Gouvernement, les provinces, les villes et communes, les ministères sectoriels, les investisseurs, les autorités coutumières et les communautés locales.

Cette approche traduit une conviction : l’aménagement du territoire ne peut fonctionner que s’il devient une responsabilité partagée entre l’État, les collectivités, les acteurs économiques et les citoyens.

Kinshasa Kia Mona : anticiper plutôt que subir l’expansion de la capitale

L’un des moments les plus significatifs de l’intervention de Carine Oniemba a concerné le projet Kinshasa Kia Mona, présenté comme une réponse à la nécessité d’anticiper l’expansion de la capitale.Situé dans la commune de Maluku, ce projet est présenté par la DG de l’ANAT comme allant au-delà d’une simple opération immobilière.

Son intérêt résiderait précisément dans son potentiel d’articulation entre plusieurs fonctions territoriales : logements, activités industrielles, agriculture, logistique, infrastructures, services sociaux, espaces verts et équipements structurants.

Autrement dit, il s’agit de penser une extension urbaine non pas comme une juxtaposition de constructions, mais comme un véritable morceau de ville organisé autour d’une vision territoriale cohérente.

C’est dans cette perspective que l’ANAT et la coordination chargée de l’extension de la ville de Kinshasa ont procédé, en marge de cette édition d’ExpoBéton, à la signature d’un accord de collaboration, en présence notamment du ministre de l’Habitat et du ministre de l’Aménagement du territoire.

Pour l’ANAT, cette collaboration doit notamment permettre d’améliorer la cohérence territoriale du projet, de disposer de données spatiales fiables, d’articuler les différents usages du sol et de prendre en compte les enjeux environnementaux, agricoles et sociaux.

Un point mérite particulièrement d’être souligné : l’ANAT entend accompagner le projet sans se substituer aux institutions légalement compétentes.

Cette précision traduit une volonté de positionner l’agence comme un outil de coordination et d’assistance technique, capable de contribuer à la qualité des décisions sans empiéter sur les prérogatives des autres institutions.

Le foncier public : le capital territorial de la Nation

Autre axe majeur de l’intervention : la question du foncier public.Pour Carine Oniemba, aucune politique sérieuse de planification urbaine ne peut être menée si l’État ne maîtrise pas la localisation et le statut de ses propres réserves foncières.

La problématique est stratégique.

Les terrains nécessaires à la construction future d’écoles, d’hôpitaux, de marchés, de routes, de réseaux d’eau et d’assainissement, d’espaces verts ou encore de zones d’activités économiques doivent pouvoir être identifiés et protégés suffisamment tôt.

La DG de l’ANAT insiste donc sur la nécessité d’un foncier public « inventorié, localisé, géoréférencé, cadastré, juridiquement sécurisé et affecté conformément aux plans d’aménagement ».

Cette approche replace la question foncière au cœur de la planification.Car lorsque les réserves foncières publiques disparaissent sous la pression de l’urbanisation, de l’occupation anarchique ou des conflits de droits, l’État perd une partie de sa capacité à agir sur l’avenir.

La protection du foncier public ne constitue donc pas seulement une question administrative. Elle relève d’une véritable stratégie de développement.

« Un État qui ne protège pas ses réserves foncières compromet sa capacité à construire les infrastructures de demain », a averti Carine Oniemba.Une phrase qui résume à elle seule l’importance du sujet.

Boma : transformer l’existant pour préparer l’avenir

La réflexion portée par la DG de l’ANAT ne se limite toutefois pas à la création de nouvelles zones urbaines.L’expérience de Boma Ville Durable constitue, dans son intervention, le deuxième versant de cette politique : celui de la transformation des villes existantes.

Boma, première capitale historique de la RDC, dispose d’un patrimoine, d’une histoire et d’une identité qui peuvent constituer des ressources pour son développement.

À travers le projet Boma Ville Durable, l’ANAT, qui en assure la maîtrise d’ouvrage déléguée selon Mme Oniemba, accompagne une démarche portant notamment sur la résilience climatique, les infrastructures, la gouvernance locale, le patrimoine historique, les services essentiels, l’activité économique et les capacités municipales.

L’expérience de Boma apporte ainsi une autre dimension à la politique d’aménagement du territoire : il ne s’agit pas seulement de construire de nouvelles villes, mais aussi de réinventer celles qui existent déjà.

Kinshasa Kia Mona représente l’anticipation de l’expansion urbaine. Boma représente la transformation d’un tissu urbain existant.Deux démarches différentes, mais qui reposent sur le même principe : planifier pour mieux maîtriser l’avenir.

Une ANAT plus proche des territoires

Autre annonce importante : l’installation prochaine de la Division provinciale de l’ANAT à Kinshasa.Pour Carine Oniemba, cette implantation doit permettre de rapprocher l’expertise technique des réalités du terrain.

La planification ne peut en effet être efficace si elle demeure concentrée dans les administrations centrales. Les mutations urbaines se produisent au niveau des quartiers, des communes, des zones périphériques et des territoires en expansion.

Une présence provinciale renforcée devrait donc permettre d’améliorer l’accompagnement de la Ville-Province de Kinshasa, notamment dans la maîtrise de l’extension urbaine, la planification, la protection des réserves foncières publiques, la coordination des infrastructures et le suivi des grands projets.

L’objectif affiché est clair : disposer d’un « dispositif technique permanent, capable d’anticiper les mutations urbaines, d’éclairer les décisions publiques et d’accompagner la fabrication d’une capitale moderne, planifiée et inclusive ».Cette proximité doit également bénéficier aux communes, aux services techniques, aux investisseurs et aux communautés locales.

La Loi sur l’aménagement du territoire : le défi de l’appropriation

Mais aucun dispositif institutionnel ne peut suffire sans règles partagées.Carine Oniemba a ainsi consacré une partie importante de son intervention à la nécessité d’une appropriation collective de la Loi relative à l’aménagement du territoire et de ses textes d’application.

Son message s’adresse à l’ensemble des acteurs : institutions nationales, provinces, villes, communes, services techniques, autorités coutumières, professionnels de l’urbanisme, de l’architecture, de l’ingénierie et du foncier, promoteurs immobiliers, opérateurs économiques, universités, chercheurs, société civile et communautés locales.

L’enjeu est de faire sortir l’aménagement du territoire du cercle restreint des spécialistes pour en faire une véritable culture nationale.

Car l’urbanisation touche tout le monde.

Elle détermine la manière dont les citoyens se déplacent, se logent, travaillent, accèdent aux services essentiels et vivent avec les risques climatiques.

D’où cette formule forte de la DG de l’ANAT :

« La ville ne se décrète pas depuis un bureau. Elle se fabrique collectivement, à partir d’une vision commune, de règles partagées et d’une volonté politique constante. »

Une déclaration qui résume l’approche défendue à ExpoBéton : l’aménagement du territoire doit être à la fois technique, politique, économique et social.

Un message adressé aux investisseurs

L’intervention de Carine Oniemba porte également un message indirect mais particulièrement important au secteur privé.Une ville planifiée est une ville où l’investisseur dispose d’une meilleure visibilité.

La connaissance des vocations des sols, des réserves foncières, des infrastructures projetées, des contraintes environnementales et des zones de développement permet de réduire l’incertitude et d’améliorer la qualité des investissements.L’aménagement du territoire devient ainsi un instrument de facilitation économique.

La sécurisation foncière, la disponibilité des données et la cohérence des infrastructures peuvent contribuer à créer un environnement plus favorable aux investissements immobiliers, industriels, logistiques et infrastructurels.

Autrement dit, planifier n’est pas freiner l’investissement : c’est créer les conditions d’un investissement plus sécurisé, plus durable et mieux intégré au territoire.

Kinshasa, laboratoire d’une nouvelle politique urbaine ?

Au-delà des déclarations et des annonces, le message de la DG de l’ANAT pose une question de fond : Kinshasa peut-elle devenir le laboratoire d’une nouvelle manière de penser la ville en RDC ?

La capitale concentre une partie considérable des défis urbains du pays : pression démographique, extension spatiale, déficit d’infrastructures, mobilité, occupation du sol, accès aux services, pression foncière et vulnérabilité aux risques.

Mais elle concentre aussi des capacités économiques, institutionnelles et humaines considérables.En faisant de Kinshasa la « locomotive » de la transformation urbaine nationale, l’ambition est donc de transformer ces contraintes en opportunités.

Mais, comme l’a rappelé Carine Oniemba, la réussite de cette transformation dépendra de la capacité à construire un véritable réseau territorial.

La locomotive kinoise devra entraîner les autres villes : Lubumbashi, Kisangani, Goma, Bukavu, Matadi, Boma, Kananga, Mbuji-Mayi et tant d’autres centres urbains qui devront eux aussi disposer d’une vision de développement adaptée à leurs réalités.La République démocratique du Congo ne pourra pas relever le défi de son urbanisation en concentrant tous ses efforts sur une seule métropole.

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Une vision, mais surtout une exigence de cohérence

L’intervention de la DG de l’ANAT à ExpoBéton a finalement rappelé une évidence souvent perdue de vue dans le débat sur les infrastructures : un ouvrage n’existe jamais isolément de son territoire.

Une route modifie les flux. Une zone industrielle transforme l’économie locale. Un nouveau quartier exerce une pression sur les écoles, les hôpitaux, les réseaux d’eau et les transports. Une nouvelle infrastructure peut créer de la valeur, mais aussi provoquer des tensions foncières si elle n’est pas anticipée.

C’est précisément pour cette raison que la planification territoriale doit précéder, accompagner et encadrer les grandes transformations urbaines.

La vision défendue par Carine Oniemba repose ainsi sur une articulation entre planification, foncier, infrastructures, investissement, environnement et gouvernance.Elle invite également à dépasser la logique des projets isolés pour construire une politique territoriale de long terme.

Le temps de l’anticipation

À ExpoBéton RDC, Carine Oniemba n’a donc pas seulement parlé de Kinshasa. Elle a posé les bases d’une réflexion plus large sur le modèle urbain que la RDC veut construire.

Son intervention dessine une ambition : faire de l’aménagement du territoire un véritable instrument de transformation nationale.

Une ambition qui repose sur plusieurs impératifs : connaître le territoire, planifier son développement, protéger le foncier public, sécuriser les investissements, anticiper l’expansion urbaine, moderniser les villes existantes, renforcer la présence technique dans les provinces et faire de la loi un outil réellement approprié par tous.Au terme de son intervention, la DG de l’ANAT a livré trois formules qui pourraient résumer toute sa vision :

« Planifier l’espace, c’est protéger les vies. »

« Sécuriser le foncier, c’est garantir l’investissement. »

« Construire la ville, c’est préparer l’avenir de la Nation. »

À l’heure où la RDC connaît une urbanisation accélérée et où ses besoins en logements, infrastructures, équipements et services explosent, ces mots prennent une dimension particulière.L’enjeu n’est plus simplement de savoir combien de villes la RDC construira demain, mais quel type de villes elle choisira de construire.

Des villes pensées après leur croissance ou des villes dont la croissance aura été anticipée ?Des territoires occupés au gré des opportunités ou des espaces organisés autour d’une vision collective ?Des investissements isolés ou des projets inscrits dans une stratégie territoriale ?

C’est tout le défi posé par cette 12ᵉ édition d’ExpoBéton.

Et c’est peut-être là le sens le plus profond de l’expression choisie pour cette édition : si Kinshasa doit être la locomotive, c’est à l’ensemble du territoire congolais qu’elle doit ouvrir la voie.La transformation urbaine de la RDC ne sera durable que lorsqu’elle sera pensée comme une transformation territoriale.Et cette transformation commence par une décision fondamentale : anticiper plutôt que subir.

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Rédaction

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