Kinshasa, 8 octobre 2026 — Face à la dégradation du cadre de vie, à la pression démographique et aux déséquilibres de l’espace urbain, le professeur Jacques Djoli Eseng’Ekeli, Rapporteur de l’Assemblée nationale, propose de repenser en profondeur l’organisation juridique et territoriale de Kinshasa. Intervenant le mercredi 7 octobre à la Galerie La Fontaine, dans le cadre d’ExpoBéton RDC 2026, il a défendu une nouvelle vision de la province-capitale, structurée autour de cinq pôles urbains complémentaires. Une réforme ambitieuse qui vise à transformer Kinshasa, de plus en plus associée à l’image de « la poubelle », en une métropole moderne, organisée et tournée vers l’avenir.
De « Kinshasa la belle » à « Kinshasa la poubelle » : le constat d’une crise structurelle
L’image est saisissante et résume, à elle seule, l’ampleur du défi auquel est confrontée la capitale congolaise : comment Kinshasa, longtemps célébrée sous le surnom de « Kinshasa la belle », a-t-elle pu progressivement être associée à celui de « Kinshasa la poubelle » ?
Pour le professeur Jacques Djoli Eseng’Ekeli, cette évolution ne saurait être réduite à la seule question de l’insalubrité. Elle traduit une crise plus profonde, qui touche à la gouvernance urbaine, à l’organisation de l’espace, à la répartition des fonctions administratives et économiques ainsi qu’à l’adaptation du cadre juridique aux réalités d’une capitale en pleine expansion.
C’est autour de cette problématique qu’il a développé sa réflexion intitulée « Pour la réinvention juridique d’une province-capitale », à l’occasion de la 12ᵉ édition d’ExpoBéton RDC.
Son intervention repose sur une conviction fondamentale : Kinshasa ne pourra relever durablement ses défis qu’en repensant les fondements mêmes de son organisation territoriale et institutionnelle.
Autrement dit, la réponse à la crise kinoise ne peut se limiter à des opérations ponctuelles d’assainissement ou à des mesures administratives isolées. Elle exige une vision globale, portée par un cadre juridique adapté aux exigences d’une métropole moderne.
Revenir à l’histoire pour comprendre les défis de Kinshasa
Pour étayer sa proposition, Jacques Djoli remonte aux origines de la ville moderne. L’installation d’Henry Morton Stanley dans le Pool en 1881 constitue l’un des repères historiques de l’émergence de Kinshasa.
Grâce à sa position stratégique sur le fleuve Congo, à proximité du point où la navigation devient difficile en direction de l’amont, la ville s’est progressivement imposée comme un carrefour entre l’intérieur du bassin du Congo et l’océan Atlantique.
Cette situation géographique a favorisé le commerce, les mouvements de population et le développement des fonctions administratives et politiques qui ont façonné la capitale.
L’évolution de Kinshasa s’est ainsi accompagnée de la formation de plusieurs espaces urbains, notamment Léopoldville, Kintambo, Kinshasa et le secteur de l’actuelle Gombe, chacun ayant contribué, à différentes périodes, à la structuration de la ville.
Pour le Rapporteur de l’Assemblée nationale, cette trajectoire historique révèle une réalité essentielle : Kinshasa s’est construite autour de plusieurs dynamiques territoriales et fonctionnelles, et non comme un espace urbain homogène.
Cette lecture historique nourrit son plaidoyer en faveur d’une nouvelle architecture institutionnelle, capable de mieux répartir les activités, les infrastructures et les responsabilités sur l’ensemble du territoire de la province-capitale.
Cinq villes pour repenser la capitale congolaise
Au cœur de la réflexion de Jacques Djoli figure une proposition majeure : l’adoption d’une loi spéciale portant organisation politico-administrative d’une province-capitale structurée autour de cinq villes.
L’objectif serait de dépasser le modèle actuel d’une capitale concentrant une part importante de ses activités et de sa croissance dans des espaces soumis à une forte pression démographique, au profit d’une métropole polycentrique, organisée autour de pôles urbains aux vocations clairement définies.
Cette nouvelle configuration reposerait sur une complémentarité entre cinq espaces : Lukunga, Funa, Tshangu, Maluku et Mont-Amba.
Lukunga : le centre des affaires et de l’administration
Dans le schéma proposé, Lukunga serait appelée à consolider son rôle de pôle administratif, économique et financier.
Elle accueillerait les principales fonctions institutionnelles et les activités liées aux affaires, aux services et à la décision économique.
Cette orientation permettrait de structurer davantage les fonctions stratégiques de la capitale et de renforcer l’attractivité de ses espaces économiques.
Funa : la culture, le sport et les industries créatives
Funa serait consacrée au développement des activités culturelles et sportives, avec une attention particulière portée aux industries créatives.
Ce positionnement offrirait des perspectives de valorisation des infrastructures existantes, de création d’emplois et de développement des activités artistiques et culturelles.
Dans une ville caractérisée par une jeunesse nombreuse et un important potentiel créatif, cette spécialisation pourrait contribuer à faire de la culture et du sport des leviers de développement économique et de cohésion sociale.
Tshangu : un pôle touristique et de mobilité autour de N’Djili
Avec l’aéropolis de N’Djili comme point d’appui, Tshangu serait appelée à devenir un pôle articulant mobilité, transport, tourisme et services.
Cette vocation stratégique permettrait de mieux intégrer les infrastructures aéroportuaires aux activités économiques environnantes et de développer des services adaptés aux déplacements nationaux et internationaux.
L’enjeu serait de faire de cet espace une porte d’entrée structurée de la capitale, capable de soutenir les échanges et de renforcer l’attractivité de Kinshasa.
Maluku : une nouvelle ville à vocation agro-industrielle
Pour Maluku, Jacques Djoli envisage le développement d’une nouvelle ville à vocation agro-industrielle.
Ses potentialités foncières et agricoles pourraient être mobilisées pour favoriser la production, la transformation des produits agricoles et la création d’emplois.
Cette orientation permettrait également d’élargir les perspectives de développement de la capitale au-delà de son centre traditionnel, tout en encourageant l’émergence de nouvelles activités économiques.
Maluku deviendrait ainsi un espace stratégique pour articuler développement territorial, sécurité alimentaire, industrialisation et croissance de l’emploi.
Mont-Amba : un pôle d’excellence scientifique et technologique
Enfin, Mont-Amba serait consacrée à l’excellence scientifique, à la recherche, à l’innovation et au développement technologique.
En s’appuyant sur la présence d’universités, de centres de recherche et de laboratoires, ce pôle pourrait favoriser les synergies entre le monde académique, les entreprises et les jeunes entrepreneurs.
Les technologies et les startups y trouveraient un environnement propice à l’innovation et à la valorisation des compétences nationales.
Cette spécialisation traduirait une ambition essentielle : faire de la connaissance et de la recherche des moteurs du développement de la capitale congolaise.
Une révolution juridique au service de la gouvernance urbaine
Au-delà de la répartition des fonctions économiques, la proposition de Jacques Djoli pose la question fondamentale du cadre juridique applicable à Kinshasa.
Pour lui, la transformation de la capitale suppose une réorganisation politico-administrative capable de mieux répondre aux besoins d’une population en croissance et aux exigences d’une métropole dont les fonctions sont multiples.
La loi spéciale envisagée constituerait ainsi un instrument de refondation institutionnelle, destiné à adapter l’organisation de la province-capitale à ses réalités territoriales et à ses ambitions de développement.
L’enjeu n’est donc pas simplement de redessiner les limites administratives, mais de faire du droit un véritable levier de transformation urbaine.
Une telle orientation implique de réfléchir à la répartition des compétences, à la coordination des politiques publiques, à la planification des infrastructures et à l’organisation des services essentiels.
Elle pose également la question de la capacité des institutions à inscrire leurs interventions dans une stratégie cohérente, dépassant les réponses ponctuelles aux urgences urbaines.
En proposant une capitale structurée autour de plusieurs pôles complémentaires, Jacques Djoli invite ainsi à envisager la gouvernance urbaine comme un projet global, associant droit, aménagement du territoire, développement économique et amélioration des conditions de vie.
D’une capitale congestionnée à une métropole polycentrique
La vision défendue par le Rapporteur de l’Assemblée nationale repose sur un principe d’aménagement : rapprocher les fonctions urbaines des populations et mieux répartir les activités sur le territoire.
Dans cette perspective, le développement de cinq pôles spécialisés permettrait de réduire la concentration excessive des activités, de stimuler de nouveaux investissements et de créer des espaces économiques complémentaires.
Une telle organisation pourrait également favoriser une meilleure répartition des infrastructures, des équipements publics et des services, tout en donnant davantage de cohérence à l’expansion urbaine.
La réussite de cette ambition dépendrait néanmoins de plusieurs conditions : l’adoption d’un cadre juridique approprié, la clarification des compétences institutionnelles, la mobilisation des financements nécessaires et la mise en œuvre d’une planification urbaine à long terme.
Elle nécessiterait également une coordination étroite entre les pouvoirs publics, les acteurs économiques, les urbanistes, les spécialistes du droit et les populations concernées.
Car la transformation de Kinshasa ne peut être uniquement institutionnelle. Elle doit se traduire concrètement dans le quotidien des habitants, par un meilleur accès aux services, une amélioration de l’assainissement, des infrastructures adaptées et un environnement urbain plus fonctionnel.
ExpoBéton, un cadre de réflexion sur la ville de demain
En portant ce débat au sein d’ExpoBéton RDC, Jacques Djoli inscrit sa réflexion dans une dynamique plus large de questionnement sur l’avenir des villes congolaises.
Le développement des infrastructures, la construction, l’aménagement urbain et la modernisation des équipements ne peuvent produire pleinement leurs effets sans une organisation institutionnelle et juridique cohérente.
La réflexion sur la province-capitale rejoint ainsi les préoccupations des professionnels du bâtiment, des investisseurs, des aménageurs et des décideurs publics : comment construire une ville capable d’absorber sa croissance, de soutenir son économie et d’offrir un cadre de vie digne à ses habitants ?
En ce sens, la proposition du professeur Djoli élargit le débat. Elle invite à ne plus considérer Kinshasa uniquement comme un espace à équiper ou à assainir, mais comme un territoire à repenser dans son ensemble.
Reconstruire « Kinshasa la belle » : une ambition politique pour les générations futures
De « Kinshasa la belle » à « Kinshasa la poubelle », le contraste évoqué par Jacques Djoli résume une crise urbaine qui interpelle autant les institutions que les citoyens.
Mais derrière cette formule se dessine surtout une ambition : redonner à la capitale congolaise une trajectoire de développement fondée sur une organisation territoriale plus équilibrée, une gouvernance adaptée et une vision de long terme.
La proposition d’une province-capitale structurée autour de cinq villes constitue, à cet égard, une invitation à repenser les fondements juridiques de l’action publique urbaine.
L’ambition est de faire émerger une métropole où les fonctions administratives, économiques, culturelles, touristiques, agro-industrielles et scientifiques se renforcent mutuellement, au lieu de se concentrer de manière déséquilibrée.
Pour Jacques Djoli, le défi de Kinshasa ne consiste pas seulement à corriger les désordres du présent, mais à construire les institutions et l’organisation territoriale capables de préparer la ville de demain.
Réinventer juridiquement la province-capitale, c’est donc ouvrir le débat sur une nouvelle manière de gouverner, de planifier et de développer Kinshasa.
L’objectif ultime est de faire de « Kinshasa la belle » non plus le souvenir d’une époque révolue, mais l’horizon d’un projet politique, institutionnel et urbain au service des générations futures.



