Urbanisme, architecture, ingénierie et géométrie : le ministre de l’Urbanisme et Habitat appelle à une responsabilité collective pour transformer durablement les villes congolaises.
KINSHASA — À l’occasion de la 12ᵉ édition d’ExpoBéton RDC, le ministre de l’Urbanisme et Habitat, Alexis Gisaro, a posé un diagnostic sans détour sur les défis urbanistiques de la capitale congolaise. Entre une ville ancienne confrontée à une accumulation de difficultés structurelles et une nouvelle ville à concevoir, Kinshasa se trouve, selon lui, à un tournant décisif de son développement.
Inondations récurrentes, accumulation des immondices, constructions anarchiques, insuffisance de planification et non-respect des normes : les problèmes de la capitale illustrent les limites d’un développement urbain qui doit désormais faire place à une approche plus rigoureuse, concertée et durable.
Au cœur de son intervention, une conviction forte : la transformation des villes congolaises passe nécessairement par la responsabilité des professionnels du cadre bâti, le respect des normes et une collaboration interdisciplinaire dès la conception des projets.
« Nous avons deux Kinshasa » : le constat d’une ville à reconstruire et d’une autre à inventer
L’une des idées marquantes de l’intervention d’Alexis Gisaro repose sur la distinction entre deux réalités urbaines.
D’un côté, une Kinshasa ancienne, confrontée à des problèmes qui se sont accumulés au fil des années : inondations, gestion difficile des déchets, occupation désordonnée de l’espace et constructions réalisées sans toujours respecter les exigences d’un développement urbain maîtrisé.
De l’autre, une nouvelle ville à bâtir, qui offre l’occasion de repenser l’organisation de l’espace, la mobilité, l’habitat, les infrastructures et la qualité du cadre de vie.
Cette distinction soulève une question essentielle : comment développer de nouveaux espaces urbains sans reproduire les erreurs qui fragilisent déjà la capitale ?
L’enjeu ne consiste pas uniquement à construire davantage de logements ou à multiplier les projets immobiliers. Il s’agit de créer des villes capables de répondre aux besoins de leurs habitants, de résister aux risques climatiques, d’assurer une circulation fluide et de préserver un environnement sain.
Construire une ville ne signifie pas simplement occuper un espace. C’est organiser durablement la manière dont les populations y vivent, y travaillent et s’y déplacent.
Pour Kinshasa, cette ambition suppose une planification cohérente, un contrôle effectif des constructions et une meilleure coordination entre les différents acteurs du développement urbain.
Les quatre professions au cœur de la transformation urbaine
Le ministre a particulièrement insisté sur la nécessité d’une collaboration étroite entre quatre corps professionnels : les architectes, les urbanistes, les ingénieurs et les géomètres.
Chacun intervient dans une dimension essentielle du projet de construction.L’architecte doit concevoir des bâtiments de qualité, fonctionnels et adaptés aux réalités sociales, climatiques et culturelles du pays.
L’urbaniste doit organiser l’espace, anticiper l’expansion des villes, prévoir les voies de circulation et veiller à la cohérence entre les constructions, les équipements collectifs et les besoins des populations.
L’ingénieur doit garantir la solidité, la sécurité et la fiabilité technique des ouvrages, conformément aux normes applicables.Le géomètre doit contribuer à la maîtrise foncière et topographique du projet, notamment par la détermination des limites, l’établissement des relevés et la précision des implantations.
Ces compétences sont complémentaires. Pourtant, lorsque les professionnels interviennent de manière isolée ou tardive, les risques d’erreurs, d’incohérences techniques et de malfaçons peuvent augmenter.C’est précisément cette logique que le ministre entend remettre en question.
Les professionnels doivent collaborer en amont, dès les études, et non intervenir séparément lorsque les problèmes sont déjà apparus.Cette approche implique de considérer la construction comme un processus collectif, dans lequel chaque expertise contribue à la qualité finale de l’ouvrage.
La signature professionnelle : un mécanisme de responsabilité et de contrôle
Parmi les propositions fortes évoquées par Alexis Gisaro figure l’exigence de signatures professionnelles lors de l’élaboration des projets de construction.
Selon l’orientation présentée, les quatre professions concernées devraient participer à la validation des études relevant de leurs compétences respectives.
L’objectif est de responsabiliser les intervenants, de garantir la qualité des études et d’éviter qu’un projet ne soit engagé sans les contributions techniques nécessaires.
Le ministre a notamment évoqué le principe selon lequel l’absence d’une signature requise devrait conduire à suspendre l’exécution du projet, afin de comprendre les raisons du refus ou de l’absence de validation.
Une telle orientation soulève un enjeu majeur de gouvernance : la signature d’un professionnel ne doit pas être une simple formalité administrative, mais l’expression d’une responsabilité technique clairement définie.
Elle doit attester que les éléments relevant de son domaine ont été examinés et que les exigences applicables ont été prises en compte.
Cette logique suppose toutefois de préciser les actes concernés, les compétences requises, les procédures de contrôle et les conséquences juridiques d’un refus de signature.
Il est également indispensable de prévenir les pratiques frauduleuses.Le recours à une fausse signature ou à celle d’une personne dépourvue de l’habilitation nécessaire compromet la fiabilité des études et fragilise la chaîne des responsabilités.
La lutte contre ces pratiques doit donc s’accompagner d’un mécanisme permettant de vérifier les qualifications, l’habilitation et l’authenticité des signatures professionnelles.
La qualité d’une construction commence par la qualité de ses études, mais aussi par la responsabilité de ceux qui les signent.
Vers un Code de l’urbanisme et de la construction
L’annonce de l’initiation d’un Code de l’urbanisme et de la construction constitue un autre point important de cette intervention.L’ambition est de disposer d’un cadre juridique mieux adapté aux exigences de l’urbanisation, à la qualité des constructions et à la responsabilité des différents intervenants.
Un tel chantier réglementaire pourrait notamment permettre de clarifier les obligations des professionnels, les procédures d’autorisation, les conditions de contrôle des projets et les responsabilités engagées en cas de manquement.
Il pourrait également contribuer à une meilleure articulation entre la planification urbaine, la sécurité des bâtiments, la gestion des risques et la protection des populations.
Mais l’efficacité d’un code ne dépend pas seulement de son adoption.Elle dépendra aussi de la clarté de ses dispositions, de leur application effective, des moyens de contrôle disponibles et de la capacité des administrations à faire respecter les règles.
La réglementation doit devenir un instrument concret de transformation des villes, et non un ensemble de prescriptions qui restent sans effet sur le terrain.Le défi sera donc de traduire les ambitions annoncées en obligations précises, applicables et contrôlables.

Trois questions pour passer des principes aux actes
L’intervention du ministre ouvre un chantier de réflexion qui mérite d’être approfondi par les professionnels, les pouvoirs publics et les acteurs du secteur immobilier.
Trois questions doivent notamment être clarifiées.Premièrement : pour quels actes la signature d’un professionnel doit-elle être obligatoire ?
Il s’agit de déterminer les catégories de projets, les documents techniques et les étapes de construction qui nécessitent la validation d’un architecte, d’un urbaniste, d’un ingénieur ou d’un géomètre, selon leurs compétences respectives.
Cette exigence devrait être proportionnée à la nature, à la taille et aux risques du projet.Deuxièmement : comment organiser et contrôler la responsabilité des professionnels ?
Il faut préciser les conditions d’habilitation, les règles de collaboration, les mécanismes de vérification des signatures, les procédures en cas de désaccord et les sanctions applicables en cas de fraude ou de manquement professionnel.Troisièmement : comment faire respecter ces obligations sur l’ensemble du territoire ?
L’enjeu consiste à mettre en place des procédures accessibles, des services de contrôle suffisamment outillés et une coordination efficace entre les administrations, les ordres professionnels et les autorités chargées de délivrer les autorisations.
Ces questions sont déterminantes pour éviter qu’une réforme ambitieuse ne se heurte aux difficultés de son application.
Construire des villes résilientes, en accord avec l’identité congolaise
Au-delà des exigences techniques et réglementaires, Alexis Gisaro a également insisté sur la qualité architecturale et la nécessité de produire des constructions qui répondent à l’identité du pays.
Cette dimension mérite une attention particulière.La modernisation urbaine ne doit pas conduire à reproduire mécaniquement des modèles conçus pour d’autres réalités climatiques, sociales ou culturelles.
L’architecture congolaise doit pouvoir concilier fonctionnalité, esthétique, confort thermique, maîtrise des coûts et adaptation aux conditions locales.
De même, l’urbanisme doit intégrer les contraintes liées aux inondations, au drainage, à la gestion des déchets, à la circulation et à la disponibilité des équipements collectifs.
Une ville résiliente n’est pas seulement une ville qui possède des bâtiments modernes. C’est une ville qui anticipe les risques, organise son développement et protège ses habitants.
Cette ambition exige de rapprocher les politiques d’urbanisme des réalités quotidiennes de la population.Elle suppose aussi que les architectes, urbanistes, ingénieurs et géomètres puissent travailler ensemble dès la conception des projets.
Transmettre aux générations futures une ville meilleure
La conclusion portée par le ministre résume l’enjeu générationnel de cette réflexion : nous devons transmettre aux générations futures des villes meilleures que celles dont nous avons hérité.Cette exigence dépasse la seule question des constructions.
Elle concerne la qualité de vie, l’organisation des quartiers, l’accès aux infrastructures, la sécurité des bâtiments, la préservation de l’environnement et la capacité des villes à accompagner la croissance démographique.
Une ville bien conçue réduit les risques et facilite la vie de ses habitants.Une ville mal planifiée reporte ses difficultés sur les générations suivantes, qui doivent ensuite supporter le coût des corrections, des réhabilitations et des infrastructures manquantes.
L’urbanisme est donc aussi une responsabilité envers ceux qui viendront après nous.Les décisions prises aujourd’hui détermineront, pour longtemps, la manière dont les Congolais habiteront leurs villes.
Conclusion : passer de la construction anarchique à la construction responsable
À ExpoBéton 2026, Alexis Gisaro a placé la qualité des constructions et la collaboration entre professionnels au centre du débat sur l’avenir des villes congolaises.Son intervention rappelle que la transformation urbaine ne peut reposer uniquement sur les investissements immobiliers ou sur la multiplication des chantiers.
Elle exige des règles claires, des professionnels qualifiés, des responsabilités assumées et une planification capable d’anticiper les besoins de la population.La distinction entre la Kinshasa ancienne, confrontée à ses difficultés, et la nouvelle ville à bâtir souligne l’urgence de ne pas reproduire les désordres existants.
La collaboration en amont entre architectes, urbanistes, ingénieurs et géomètres, l’encadrement des signatures professionnelles et l’initiative annoncée autour du Code de l’urbanisme et de la construction constituent, à cet égard, des pistes structurantes.Le véritable défi sera désormais de traduire ces orientations en mécanismes opérationnels et en résultats visibles.
Car une ville ne se juge pas seulement à la hauteur de ses immeubles, à la largeur de ses avenues ou au nombre de ses chantiers.Elle se juge aussi à sa capacité à protéger ses habitants, à résister aux risques, à préserver son identité et à offrir un cadre de vie digne.
Construire mieux aujourd’hui, c’est éviter de réparer demain. Et planifier nos villes avec rigueur, c’est choisir de transmettre aux générations futures un patrimoine urbain organisé, résilient et durable.C’est à cette condition que Kinshasa et les autres villes de la République démocratique du Congo pourront transformer leur croissance en véritable progrès urbain.

Rédaction


