Kinshasa face à l’urgence urbaine : pourquoi l’opération confiée au Service National pourrait marquer un tournant historique

Chaque saison des pluies rappelle avec brutalité les conséquences d’une urbanisation mal maîtrisée, d’un déficit chronique d’assainissement et d’un incivisme devenu, au fil des années, un véritable problème de santé publique. Déchets abandonnés dans les rues, caniveaux transformés en décharges, trottoirs occupés par des marchés informels, avenues converties en garages pirates : la capitale congolaise donne parfois l’image d’une ville en lutte permanente contre elle-même.

Face à cette situation devenue préoccupante, le président de la République, Félix Tshisekedi, a choisi une approche inhabituelle en confiant au Lieutenant-général Jean-Pierre Kasongo Kabwik et au Service National la mission de participer à une vaste opération d’assainissement de Kinshasa.

Cette décision suscite déjà de nombreux commentaires. Mais au-delà des réactions, elle révèle une réalité fondamentale : les méthodes classiques de gestion urbaine n’ont pas produit les résultats attendus et l’État semble désormais vouloir expérimenter une approche plus rigoureuse, inspirée de la discipline opérationnelle qui a caractérisé certaines réalisations du Service National ces dernières années.

Le précédent de Kaniama Kasese

Pour comprendre cette décision, il faut revenir sur l’évolution récente du Service National.Longtemps perçu comme un simple programme d’encadrement social, notamment destiné aux jeunes en situation de marginalisation, le Service National a progressivement changé de dimension sous l’impulsion de la vision présidentielle initiée depuis 2020.

Selon les chiffres avancés par le Lieutenant-général Jean-Pierre Kasongo Kabwik, la production agricole est passée de quelques milliers de tonnes de maïs à plusieurs dizaines de milliers de tonnes annuelles.A Kaniama Kasese, près de 10 000 hectares ont été mis en exploitation dans une logique fondée sur des objectifs précis, des moyens adaptés et une obligation de résultats.Au-delà des chiffres, cette expérience a permis de démontrer qu’une structure organisée autour de la discipline, de la planification et de l’exécution pouvait obtenir des résultats visibles dans des domaines où les approches traditionnelles avaient souvent montré leurs limites.C’est probablement cette capacité d’exécution qui explique aujourd’hui la confiance accordée au Service National pour relever le défi de l’assainissement de Kinshasa.

Une crise urbaine devenue critique

Kinshasa n’est plus confrontée à un simple problème de propreté.La question est désormais économique, environnementale et sanitaire.Une ville de plus de quinze millions d’habitants ne peut fonctionner durablement lorsque ses infrastructures de drainage sont obstruées, lorsque ses espaces publics sont occupés de manière anarchique et lorsque les déchets s’accumulent dans les zones résidentielles comme dans les centres commerciaux.Les conséquences sont connues.

Inondations récurrentes, dégradation des routes, prolifération de maladies, congestion de la circulation et détérioration de l’image de la capitale.Chaque année, ces dysfonctionnements représentent également un coût économique considérable pour les ménages, les entreprises et les pouvoirs publics.Plus grave encore, ils traduisent un affaiblissement progressif de l’autorité urbaine.Lorsqu’un trottoir cesse d’être un espace destiné aux piétons pour devenir un marché improvisé, lorsqu’une avenue se transforme en atelier mécanique à ciel ouvert ou lorsqu’un canal d’évacuation des eaux devient une décharge publique, c’est l’organisation même de la ville qui est remise en cause.

Le défi de l’incivisme

Toutefois, attribuer la situation uniquement aux insuffisances des pouvoirs publics serait une erreur.L’incivisme constitue aujourd’hui l’un des principaux obstacles à l’assainissement durable de Kinshasa.Des tonnes de déchets continuent d’être déversées dans les caniveaux malgré les risques connus. Des constructions irrégulières apparaissent dans des zones interdites. Des activités commerciales occupent des espaces destinés à d’autres usages.Cette réalité pose une question essentielle : une ville peut-elle être propre si ses habitants ne participent pas eux-mêmes à sa préservation ?L’expérience de nombreuses métropoles à travers le monde montre que l’assainissement durable repose toujours sur deux piliers : l’efficacité de l’action publique et la responsabilité citoyenne.L’un ne peut remplacer l’autre.

Des méthodes fortes pour une situation exceptionnelle ?

Les partisans de l’approche choisie par le chef de l’État estiment que la gravité de la situation justifie des mesures exceptionnelles.Selon cette logique, l’heure n’est plus aux campagnes de sensibilisation répétitives ni aux opérations ponctuelles sans lendemain. Il s’agit désormais de restaurer durablement l’ordre urbain et de faire respecter les règles élémentaires de vie collective.L’intervention d’une structure disposant d’une culture de discipline et d’exécution pourrait ainsi permettre de mener des opérations de dégagement, de curage des caniveaux, de libération des emprises publiques et de nettoyage à grande échelle avec une efficacité accrue.Mais cette stratégie devra être accompagnée d’une communication claire et d’une adhésion de la population.Car l’objectif ne peut être uniquement de nettoyer la ville. Il doit être de changer durablement les comportements qui conduisent à sa dégradation.

Une question de gouvernance urbaine

Le véritable enjeu dépasse finalement l’opération elle-même.Kinshasa a besoin d’une nouvelle gouvernance urbaine.Une gouvernance capable de combiner assainissement, urbanisme, mobilité, gestion des déchets, contrôle des occupations anarchiques et éducation citoyenne.L’opération confiée au Service National pourrait constituer une étape importante dans cette direction si elle s’inscrit dans une stratégie globale et durable.Sans mécanismes de suivi, sans sanctions contre les récidives et sans amélioration continue des services urbains, les mêmes causes produiront inévitablement les mêmes effets.

Rendre à Kinshasa sa dignité

La capitale congolaise mérite mieux que l’image de désordre qui lui est parfois associée.Kinshasa est une métropole majeure du continent africain. Elle est le cœur politique, économique, culturel et démographique de la République démocratique du Congo.

Son état reflète en partie l’image du pays lui-même.La mission confiée au Lieutenant-général Jean-Pierre Kasongo Kabwik apparaît ainsi comme bien plus qu’une simple opération de nettoyage. Elle constitue un test de la capacité des institutions à restaurer l’ordre urbain et à répondre à une attente forte de la population.

Le défi est immense, mais les enjeux le sont davantage encore.Car au-delà des déchets à évacuer et des espaces à réorganiser, c’est une certaine idée de la citoyenneté, du respect du bien commun et de la modernité urbaine qui est aujourd’hui en jeu.Si cette initiative parvient à conjuguer fermeté, efficacité et changement durable des comportements, elle pourrait marquer le début d’un nouveau chapitre pour Kinshasa.Celui d’une capitale qui cesse de subir sa croissance pour enfin la maîtriser.

Dernières nouvelles
- Advertisement -spot_img
Nouvelles connexes
- Advertisement -spot_img
×