Kinshasa ne manque ni de projets, ni de diagnostics, ni de discours sur son avenir urbain. Ce qui lui fait encore défaut, c’est la capacité à transformer les constats partagés en programmes cohérents, planifiés, financés et exécutés dans la durée.
La 12ᵉ édition d’ExpoBéton RDC, organisée du 7 au 10 octobre 2026 autour du thème « Kinshasa, locomotive de la transformation des villes de la RDC », a remis cette exigence au centre du débat national. À l’ouverture, le président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi, a insisté sur la nécessité de concevoir les infrastructures en relation avec les besoins en énergie, en eau, en logement, en transport et en connectivité. Il a également rappelé l’importance du respect des normes de construction et de l’entretien des ouvrages.
À la clôture, la Première ministre Judith Suminwa a appelé les acteurs à passer des recommandations aux réalisations. Le rapport général présenté par le président du comité d’organisation, Jean Bamanisa Saidi, a notamment mis en avant la planification urbaine, la sécurisation foncière, les normes nationales de construction et le contrôle effectif de la qualité des ouvrages. Ces orientations ne doivent pas rester des principes généraux. Elles doivent trouver un terrain d’application concret. Kintambo Magasin peut être ce terrain.
Notre proposition est claire : engager l’élaboration d’un Plan particulier local de Kintambo, le PPL Kintambo, destiné à organiser durablement cette zone stratégique, à résoudre ses problèmes de mobilité et d’occupation de l’espace, et à faire de son réaménagement un modèle reproductible dans d’autres quartiers de la capitale.
1. Kintambo Magasin : un carrefour stratégique devenu un point de congestion métropolitaine
Kintambo n’est pas une commune périphérique que l’on pourrait aménager indépendamment du reste de la ville. Sa position en fait un espace de connexion essentiel entre plusieurs parties de Kinshasa.

Chaque jour, des milliers d’usagers empruntent le carrefour de Kintambo Magasin, à la jonction des axes Matadi-UPN, centre-ville-Bandalungwa et des voies desservant l’ouest de la capitale. Les déplacements domicile-travail, les activités commerciales, les transports publics et les mouvements de marchandises s’y concentrent.
Mais cette centralité est aujourd’hui confrontée à une accumulation de dysfonctionnements : embouteillages chroniques, stationnement anarchique, occupation commerciale désordonnée, circulation difficile des piétons, insuffisance des espaces de stationnement, problèmes d’assainissement et conflits d’usage de l’espace public.
Le problème dépasse donc la circulation automobile. Il concerne l’organisation même de la ville.
Lorsqu’un carrefour stratégique devient impraticable, ce sont les activités économiques, les déplacements des travailleurs, l’approvisionnement des commerces et l’accès aux services qui sont pénalisés.
Kintambo Magasin est ainsi devenu le révélateur d’une difficulté plus large : l’urbanisation progresse souvent plus vite que les instruments de planification et les équipements collectifs.
La situation ne peut être durablement corrigée par des opérations ponctuelles de déguerpissement, des mesures répressives ou quelques travaux de voirie. Il faut une vision d’ensemble, traduite dans un document de planification opposable et dans un programme d’investissement cohérent.
2. Le PPL Kintambo : passer de la gestion des embouteillages à la conception d’un véritable projet urbain
Le Plan particulier local de Kintambo devrait constituer un instrument opérationnel de transformation de la commune, avec une attention particulière portée au périmètre de Kintambo Magasin et à ses axes de connexion.
Il ne s’agirait pas simplement de dessiner de nouvelles routes. Il faudrait organiser les fonctions urbaines, anticiper les besoins futurs, réserver les emprises publiques et définir les conditions d’occupation du sol.

Ce plan devrait notamment comporter :
- un diagnostic urbain, foncier, économique, environnemental et démographique ;
- une cartographie précise des voies, des emprises publiques, des réseaux et des occupations commerciales ;
- une étude de circulation intégrant les transports collectifs, les taxis, les taxis-motos, les véhicules particuliers et les déplacements piétonniers ;
- un schéma d’assainissement et de gestion des eaux pluviales ;
- une programmation des équipements publics et des espaces commerciaux ;
- un plan de financement et un calendrier de réalisation ;
- des prescriptions architecturales, urbanistiques et techniques conformes aux normes applicables.
Le PPL devra surtout préciser qui fait quoi, dans quels délais, avec quels moyens et sous quel mécanisme de contrôle.
Il devra également être articulé avec les instruments de planification de Kinshasa, notamment le Schéma d’orientation stratégique de l’agglomération kinoise (SOSAK), ainsi qu’avec les outils d’aménagement et les projets de transport existants. L’objectif n’est pas de créer un document supplémentaire sans lien avec les politiques publiques, mais de traduire les orientations générales en décisions opérationnelles à l’échelle locale.
3. Une nouvelle organisation de Kintambo Magasin : des propositions structurantes
Le PPL Kintambo devrait étudier plusieurs interventions complémentaires. Leur faisabilité technique, foncière, financière et environnementale devra être établie avant toute décision d’exécution.
Première priorité : réorganiser les transports et le stationnement.
La construction d’une gare ferroviaire à Kintambo Magasin mérite une étude approfondie afin d’évaluer son intégration dans un éventuel réseau de transport collectif et sa complémentarité avec les autres modes de déplacement.
L’espace ONATRA pourrait également faire l’objet d’une étude d’aménagement en vue de créer un parking intérieur organisé, susceptible d’accueillir taxis-motos, taxis-bus et véhicules particuliers. Une telle infrastructure permettrait de réduire le stationnement sur les chaussées et de mieux organiser les points de prise en charge des passagers.
La question des deux stations-service situées à proximité des principaux croisements doit également être examinée. Si les études confirment qu’elles constituent des obstacles à la fluidité ou à la sécurité, leur relocalisation pourrait être envisagée dans le respect des procédures et des droits applicables.
Deuxième priorité : libérer et organiser l’espace public.
Les marchés et commerces ambulants qui occupent la place de Kintambo doivent être intégrés dans une solution d’aménagement durable. Il ne s’agit pas de supprimer l’activité économique informelle, mais de lui donner un cadre fonctionnel : marchés aménagés, espaces de vente identifiés, accès organisés, sanitaires, collecte des déchets et dispositifs de sécurité.
Les nouvelles constructions commerciales devraient être soumises à des prescriptions claires, notamment en matière de recul, d’accès, de stationnement intérieur, de sécurité et de respect des emprises publiques.
Une ville organisée ne peut pas laisser chaque construction produire ses propres embouteillages.
Troisième priorité : repenser les grands mouvements de circulation.
La construction d’un échangeur reliant les avenues Mondjiba, Kasa-Vubu, Nguma, des Écuries et de la Montagne constitue une piste structurante à étudier. Son intérêt devra être apprécié à partir d’une modélisation du trafic, de l’analyse des flux piétonniers, des contraintes foncières et de son coût global.
L’aménagement de la route de la Corniche et la réalisation éventuelle d’un viaduc haubané reliant les prolongements des avenues de la Raquette, Roi Baudouin, Ouganda et Ileo aux croisements des avenues de la Montagne et de la Route de Matadi méritent également une étude de faisabilité.
Cette liaison pourrait notamment offrir une alternative entre le Mont Ngaliema et la Cité ministérielle, avec un accès vers le site présidentiel, sans faire systématiquement transiter les déplacements par l’avenue Mondjiba.
Mais ces infrastructures doivent être pensées dans un réseau cohérent, et non comme des ouvrages isolés. Leur dimensionnement devra tenir compte des impacts sur le paysage, le patrimoine naturel, les quartiers riverains et les autres modes de transport.
Quatrième priorité : réhabiliter le cadre de vie.
Le projet devra intégrer des caniveaux fonctionnels, des réseaux d’évacuation des eaux pluviales, des trottoirs continus, des passages piétons sécurisés, des sanitaires publics, des espaces verts et des dispositifs permanents de collecte des déchets.
L’objectif est de rendre la ville à ses habitants, en leur restituant un espace public accessible, propre, sûr et inclusif.
4. Construire selon les normes : la condition de réussite du projet
La question des normes a occupé une place centrale dans les échanges de la 12ᵉ édition d’ExpoBéton. Le président de la République a insisté sur le respect des règles de construction, la qualité des ouvrages et l’obligation de prévoir leur entretien dès leur conception.
Les recommandations de clôture ont également souligné la nécessité de rendre la qualité contrôlable et la responsabilité clairement identifiable.
Cette exigence doit devenir un principe fondateur du PPL Kintambo.
Chaque ouvrage devra être précédé d’études techniques sérieuses : études géotechniques, hydrologiques, environnementales, de circulation et de sécurité. Les matériaux devront répondre aux spécifications requises. Les travaux devront faire l’objet d’un contrôle indépendant et d’une réception technique documentée.
Il faudra également prévoir, dès le départ, les budgets d’entretien, les responsables de maintenance et les modalités de suivi des infrastructures.
Construire sans prévoir l’entretien, c’est programmer la dégradation de l’investissement public.
La transformation de Kintambo peut aussi devenir une occasion de promouvoir les compétences congolaises. Les marchés de travaux devraient intégrer, dans le respect de la réglementation, des objectifs de formation, de certification, d’apprentissage et de recours à la main-d’œuvre locale.
5. Une gouvernance partagée et des financements clairement identifiés
Le PPL Kintambo ne pourra réussir sans une coordination institutionnelle forte.
L’Hôtel de Ville de Kinshasa, la commune de Kintambo, les ministères chargés de l’Urbanisme, de l’Aménagement du territoire, des Infrastructures et des Transports, les services fonciers, les entreprises publiques concernées et les opérateurs privés devront travailler dans un cadre commun.
Les associations de commerçants, les transporteurs, les propriétaires, les riverains, les organisations professionnelles et les représentants de la société civile devront également être associés à la démarche.
Le Club BTP et CMA, qui a déjà organisé le 28 juin 2025 un déjeuner-débat consacré à la planification urbaine intégrée de Kintambo, peut contribuer à cette dynamique en mobilisant son expertise et ses réseaux professionnels. Cette rencontre avait précisément placé la commune au centre d’une réflexion sur son repositionnement dans l’organisation de la capitale.
Sur le plan financier, le PPL devra distinguer les études préalables, les acquisitions ou libérations d’emprises nécessaires, les investissements prioritaires et les dépenses récurrentes d’entretien.
Plusieurs mécanismes pourront être examinés : budget provincial, financements nationaux, partenariats public-privé, investissements des opérateurs économiques et concours des partenaires techniques et financiers.
Mais aucun financement sérieux ne pourra être mobilisé sans un portefeuille de projets suffisamment documenté, avec des coûts estimatifs, des études de faisabilité, un calendrier, une répartition des responsabilités et des mécanismes de contrôle.
6. Faire de Kintambo un projet pilote reproductible
Kintambo ne doit pas être considéré comme un cas isolé. Son expérience pourrait servir à élaborer une méthode applicable à d’autres pôles de congestion de Kinshasa, notamment Victoire, le marché Gambela et le rond-point Ngaba.
La démarche devrait commencer par un périmètre prioritaire autour de Kintambo Magasin, avant de s’étendre progressivement aux axes et quartiers connectés.
Cette approche permettrait de mesurer les résultats : évolution des temps de déplacement, réduction du stationnement anarchique, amélioration de la sécurité piétonne, capacité d’évacuation des eaux, qualité des espaces publics, organisation des marchés et niveau d’entretien des ouvrages.
Chaque étape devrait faire l’objet d’une évaluation publique. Les habitants doivent pouvoir constater les changements et participer au suivi du projet.
La transformation urbaine ne se mesure pas uniquement au nombre de kilomètres de routes construites ou au montant des investissements engagés. Elle se mesure aussi au temps gagné par les travailleurs, à la sécurité des enfants qui se rendent à l’école, aux conditions de travail des commerçants et à la qualité de vie des familles.
7. L’urgence d’une décision : inscrire le PPL Kintambo dans l’agenda de Kinshasa
La 12ᵉ édition d’ExpoBéton a rappelé une exigence : planifier, construire selon les normes et contrôler. La Première ministre a, pour sa part, appelé à transformer les recommandations en actions concrètes.
Kintambo offre l’occasion de donner un contenu opérationnel à ces engagements.
Nous appelons donc les autorités compétentes à engager officiellement le processus d’élaboration du Plan particulier local de Kintambo (PPL Kintambo), avec un comité technique pluridisciplinaire, une concertation publique, un calendrier précis et une feuille de route de mise en œuvre.
Il faudra d’abord établir le diagnostic, délimiter le périmètre, réaliser les études de mobilité et d’assainissement, sécuriser les emprises et hiérarchiser les investissements. Le document final devra ensuite être examiné et adopté selon les procédures légales et réglementaires applicables, puis accompagné d’un programme de financement et d’exécution.
Le Club BTP et CMA se tient disponible pour contribuer à cette démarche, mettre à disposition son expertise et faciliter le dialogue entre les professionnels, les pouvoirs publics et les populations concernées.
Kintambo Magasin ne doit plus être seulement un carrefour où Kinshasa perd du temps. Il doit devenir un espace où Kinshasa apprend à se planifier, à se construire et à se transformer.
Nous avons beaucoup parlé des embouteillages, de l’urbanisation désordonnée et du manque de normes. Il est désormais possible de démontrer, à l’échelle d’une commune, qu’une autre méthode est réalisable : anticiper avant de construire, organiser avant d’occuper, contrôler avant de réceptionner et entretenir après avoir livré.Faire de Kintambo un laboratoire urbain, c’est poser les bases d’une nouvelle manière de fabriquer la ville congolaise.Le PPL Kintambo doit devenir le premier acte concret de cette ambition.

Rédaction


