La diplomatie économique comme prolongement des ambitions de la 11ᵉ édition d’ExpoBéton RDC à Kalemie
Par-delà les rencontres diplomatiques et les déclarations de coopération, la visite de travail de la Première ministre Judith Suminwa Tuluka en Tanzanie ouvre une perspective stratégique majeure : connecter les ressources naturelles de la République démocratique du Congo aux infrastructures logistiques de l’Afrique de l’Est. Une ambition qui rejoint précisément les réflexions portées par la 11ᵉ édition d’ExpoBéton RDC, organisée à Kalemie, autour du lithium, des corridors africains et de l’intégration économique régionale.
La diplomatie ne se mesure pas uniquement au nombre de visites officielles, de poignées de main ou de communiqués publiés à l’issue des rencontres bilatérales. Elle se mesure surtout à sa capacité à transformer les intentions politiques en infrastructures, les accords en investissements et les relations de bon voisinage en prospérité partagée.
À cet égard, la visite de travail effectuée en Tanzanie par la Première ministre de la République démocratique du Congo, Judith Suminwa Tuluka, et sa rencontre du 4 novembre 2026 avec son homologue tanzanien, Mwigulu Lameck Nchemba, méritent une lecture qui dépasse le simple cadre protocolaire.
Les discussions consacrées au corridor de Dar es Salaam, à la construction du futur terminal logistique congolais de Kwala sur 45 hectares, à la coopération énergétique, à la transformation locale des minerais et à la sécurité régionale traduisent une évolution importante de la diplomatie congolaise : la nécessité de penser le développement national à partir de son insertion dans les grands circuits économiques du continent.
Cette orientation rappelle, avec une actualité particulière, les conclusions et les ambitions portées par la 11ᵉ édition d’ExpoBéton RDC, organisée du 27 au 30 mai 2026 à Kalemie, chef-lieu de la province du Tanganyika.
Sous le thème « Kalemie, capitale du lithium et carrefour stratégique au cœur des corridors africains de l’Est, du Sud et de l’Ouest », cette édition avait posé une question fondamentale : comment transformer les ressources naturelles et la position géographique de la RDC en véritables moteurs d’industrialisation et d’intégration régionale ?
Aujourd’hui, les discussions entre Kinshasa et Dodoma apportent un début de réponse opérationnelle à cette interrogation.
1. KWALE ET DAR ES SALAAM : UNE NOUVELLE GÉOGRAPHIE LOGISTIQUE POUR LA RDC
Le premier enseignement de la mission de Judith Suminwa en Tanzanie réside dans l’importance accordée au corridor de Dar es Salaam et à la mise à disposition de 45 hectares au port sec de Kwala pour l’installation d’un terminal logistique congolais.
Il ne s’agit pas d’une simple opération immobilière ou d’un espace supplémentaire destiné au stockage des marchandises.
C’est potentiellement un instrument de souveraineté économique.
En disposant de sa propre plateforme logistique à Kwala, la RDC pourrait améliorer la réception, le stockage, le traitement et le dédouanement de ses marchandises avant leur acheminement vers le territoire national.
Une superficie de 45 hectares représente 450 000 mètres carrés. Cet espace peut accueillir, selon les études techniques et le plan d’aménagement, des entrepôts, des plateformes de conteneurs, des installations de dédouanement, des équipements de manutention et des services destinés aux opérateurs économiques congolais.
L’enjeu est considérable.
Selon les données rendues publiques en janvier 2026 par les autorités tanzaniennes, le port de Dar es Salaam a traité 27,7 millions de tonnes de marchandises au cours de l’exercice 2024-2025, contre environ 23,69 millions de tonnes l’année précédente.
Cette progression témoigne du renforcement de sa position comme plateforme commerciale majeure de l’Afrique orientale et centrale.
Plus révélateur encore, près de 6 millions de tonnes de marchandises destinées à la RDC y ont transité pendant cet exercice.
Autrement dit, le marché congolais représente déjà un débouché important pour cette infrastructure portuaire.
La question n’est donc plus de savoir si la RDC doit utiliser le corridor de Dar es Salaam, mais comment elle peut mieux maîtriser les conditions économiques, logistiques et commerciales de son utilisation.
C’est précisément là que le projet de Kwala prend toute son importance.
La construction d’un terminal congolais pourrait contribuer à réduire les délais de transit, les frais de manutention, les coûts de stationnement et certaines charges liées aux opérations de dédouanement.
Mais pour atteindre ces objectifs, il faudra aller au-delà de la mise à disposition du terrain : sécuriser le financement, finaliser les accords bilatéraux, réaliser les études techniques et garantir une connexion efficace entre le terminal, le réseau ferroviaire tanzanien et les principaux centres économiques congolais.
Le véritable indicateur de réussite sera la réduction mesurable du coût du transport pour les opérateurs économiques.
2. KALEMIE : DU POTENTIEL MINIER À LA CONSTRUCTION D’UN HUB ÉCONOMIQUE RÉGIONAL
La pertinence du rapprochement entre la RDC et la Tanzanie apparaît encore plus clairement lorsqu’on observe la position stratégique de Kalemie.
Située sur les rives du lac Tanganyika, cette ville possède une situation géographique exceptionnelle. Elle se trouve au croisement de plusieurs espaces économiques : le Grand Katanga, l’Afrique de l’Est, la région des Grands Lacs et les circuits commerciaux de l’Afrique australe.
Kalemie ne doit donc pas être considérée uniquement comme une capitale provinciale disposant d’un potentiel minier.
Elle peut devenir une véritable plateforme de connexion entre les ressources de l’intérieur de la RDC et les marchés régionaux et internationaux.
Le lithium de Manono, dans la province du Tanganyika, constitue l’un des éléments les plus importants de cette perspective.
Selon les estimations techniques reprises par l’Institut géologique américain (USGS), le projet de Manono disposait, en juin 2024, de réserves minérales prouvées et probables estimées à 131,7 millions de tonnes de minerai contenant environ 2,14 millions de tonnes d’oxyde de lithium.
Le projet présente ainsi un intérêt stratégique considérable dans un contexte mondial marqué par l’accélération de la transition énergétique et le développement des batteries électriques.
Cependant, il serait réducteur de considérer le lithium uniquement comme une opportunité d’exportation.
La véritable richesse réside dans la capacité de la RDC à développer progressivement une chaîne de valeur locale.
Cela suppose :
- Le développement des infrastructures minières et énergétiques ;
- La construction d’unités de traitement et de concentration ;
- La transformation locale des matières premières ;
- La création de zones industrielles ;
- Le développement de compétences techniques nationales ;
- La participation accrue des entreprises congolaises à la chaîne de valeur.
La coopération avec la Tanzanie pourrait jouer un rôle déterminant dans cette stratégie.
En effet, les infrastructures portuaires de Dar es Salaam, les plateformes logistiques de Kwala et les réseaux ferroviaires tanzaniens peuvent offrir des débouchés supplémentaires aux productions congolaises.
En retour, la RDC peut fournir des ressources minières, agricoles et industrielles susceptibles d’alimenter les échanges commerciaux régionaux.
C’est dans cette complémentarité que se trouve le véritable intérêt du partenariat.
Kalemie doit devenir un centre de création de valeur, et non un simple point de départ des matières premières congolaises.
3. LE CORRIDOR DE DAR ES SALAAM : UN LEVIER DE COMPÉTITIVITÉ POUR LE GRAND KATANGA
L’intégration économique régionale ne peut réussir sans des infrastructures de transport performantes.
Pour une économie continentale comme celle de la RDC, dont une partie importante du territoire est éloignée des façades maritimes, la question des corridors est fondamentale.
Le corridor de Dar es Salaam représente une alternative stratégique pour les importations et les exportations congolaises.
Son importance dépasse largement les échanges entre Kinshasa et Dodoma.
Il concerne directement Lubumbashi, Likasi, Kolwezi, Kalemie, Manono et plusieurs autres centres économiques du pays.
Le développement des connexions entre les ports, les chemins de fer et les réseaux routiers peut contribuer à améliorer la compétitivité des entreprises congolaises.
La Tanzanie développe notamment son réseau ferroviaire à écartement standard, destiné à améliorer les connexions entre Dar es Salaam et les régions de l’intérieur du pays.
Le programme ferroviaire du corridor central prévoit également des connexions vers Kigoma et, à terme, des prolongements susceptibles de renforcer l’interconnexion avec la RDC, le Burundi et d’autres pays voisins.
Cette évolution ouvre une perspective majeure pour le Tanganyika.
Kalemie pourrait devenir une interface logistique entre le transport lacustre sur le Tanganyika, le réseau ferroviaire régional et les infrastructures routières desservant les bassins miniers du Grand Katanga.
Mais cette ambition exige des investissements complémentaires dans les infrastructures portuaires de Kalemie, les installations de manutention, les liaisons ferroviaires et les routes d’accès aux zones minières.
Il faut donc penser le corridor comme un système intégré.
Construire un port sans route performante, développer une voie ferrée sans plateforme de stockage ou exploiter des mines sans capacité énergétique suffisante reviendrait à créer des infrastructures isolées.
L’enjeu est de construire une chaîne logistique cohérente.
4. UNE COOPÉRATION ÉCONOMIQUE QUI DOIT PRODUIRE DES RÉSULTATS MESURABLES
La rencontre entre Judith Suminwa et Mwigulu Nchemba a également abordé les questions énergétiques, la transformation locale des minerais, les connexions aériennes et le renforcement de la coopération économique bilatérale.
Ces différents secteurs doivent être considérés comme les composantes d’une même stratégie.
La transformation industrielle des minerais exige une disponibilité énergétique suffisante.
Le développement des infrastructures logistiques nécessite des investissements publics et privés.
L’augmentation des échanges commerciaux suppose une meilleure fluidité des opérations douanières.
Enfin, l’attractivité des territoires dépend de la stabilité institutionnelle, de la sécurité et de la prévisibilité des politiques économiques.
La coopération entre les deux pays devrait donc se traduire par des objectifs précis.
Par exemple :
Premièrement : accélérer la réalisation du terminal congolais de Kwala, avec un calendrier d’exécution, un plan de financement et des objectifs de performance clairement définis.
Deuxièmement : mettre en place un mécanisme de facilitation douanière entre les deux pays afin de réduire les délais de transit et les coûts administratifs.
Troisièmement : développer les connexions logistiques entre Dar es Salaam, Kwala, Kalemie et les principaux bassins économiques du Grand Katanga.
Quatrièmement : encourager les investissements conjoints dans les secteurs de l’énergie, des mines, de l’agro-industrie et de la transformation des matières premières.
Cinquièmement : renforcer les mécanismes de financement et de garantie des investissements privés, notamment pour les infrastructures structurantes.
Une commission mixte bilatérale régulièrement opérationnelle pourrait assurer le suivi de ces engagements et publier périodiquement les résultats obtenus.
L’objectif doit être simple : passer de la diplomatie des intentions à la diplomatie des réalisations.
5. PAIX ET SÉCURITÉ : UNE CONDITION INDISPENSABLE AU DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE
Aucune ambition économique régionale ne peut être durable dans un environnement marqué par l’instabilité et l’insécurité.
C’est pourquoi la dimension sécuritaire abordée lors de la rencontre entre les deux Premiers ministres mérite une attention particulière.
La Tanzanie constitue un partenaire important pour la RDC dans les efforts de stabilisation de l’Est du pays.
Son accompagnement dans la formation militaire, l’accueil des réfugiés et les initiatives de lutte contre les crises sanitaires illustre l’existence d’une coopération qui dépasse le cadre strictement commercial.
La sécurité des frontières, la lutte contre les circuits de financement des groupes armés et le contrôle des flux illicites de ressources naturelles sont autant de conditions nécessaires au développement économique.
Il existe, en effet, un lien direct entre la sécurité des territoires, la confiance des investisseurs et la capacité des États à mobiliser des capitaux pour leurs infrastructures.
Pour le Grand Katanga et le Tanganyika, la stabilité régionale constitue également un facteur déterminant pour le développement des échanges transfrontaliers.
La paix doit donc être considérée comme une infrastructure économique à part entière.
6. EXPOBÉTON RDC : UNE VISION QUI TROUVE AUJOURD’HUI UN PROLONGEMENT DIPLOMATIQUE
La 11ᵉ édition d’ExpoBéton RDC organisée à Kalemie avait précisément pour ambition de replacer les infrastructures au centre de la transformation économique de la RDC.
En choisissant le Tanganyika, ExpoBéton avait voulu attirer l’attention des décideurs publics, des investisseurs et des partenaires internationaux sur une réalité souvent insuffisamment valorisée : la géographie congolaise constitue un avantage stratégique lorsqu’elle est accompagnée d’infrastructures adaptées.
Les réflexions menées à Kalemie avaient notamment mis en évidence la nécessité de renforcer les connexions entre les corridors de l’Est, du Sud et de l’Ouest.
La brochure stratégique de cette édition avançait notamment l’ambition de faire passer les volumes de marchandises concernés par cette dynamique de 18 millions à 30 millions de tonnes par an à l’horizon 2030, tout en visant une réduction de 35 % des coûts logistiques grâce à l’amélioration des infrastructures et à l’harmonisation des procédures douanières.
Ces chiffres constituent des objectifs programmatiques, et non des résultats déjà acquis.
La même documentation évoquait également un potentiel de 50 000 emplois indirects à l’horizon 2030 dans le Grand Katanga, ainsi que des perspectives de développement des exportations minières transformées.
Ces ambitions doivent désormais être traduites en projets bancables, en partenariats industriels et en programmes d’investissement.
La rencontre de Dodoma donne ainsi une dimension concrète à plusieurs préoccupations soulevées lors de cette édition.
Elle rappelle que le développement de Kalemie ne peut être pensé indépendamment de Dar es Salaam, que l’industrialisation du Tanganyika ne peut se réaliser sans énergie et que la valorisation du lithium de Manono nécessite des infrastructures régionales performantes.
En définitive, ExpoBéton avait posé le diagnostic territorial et économique. La diplomatie bilatérale doit maintenant contribuer à construire les réponses opérationnelles.
7. LE GRAND KATANGA ET L’AFRIQUE DE L’EST : VERS UN NOUVEAU BASSIN ÉCONOMIQUE INTÉGRÉ ?
Il faut désormais dépasser les approches traditionnelles qui considèrent les frontières comme des séparations économiques.
La RDC et la Tanzanie disposent de complémentarités importantes.
La RDC possède d’immenses ressources minières, énergétiques, agricoles et hydriques, ainsi qu’un vaste marché intérieur.
La Tanzanie dispose d’une façade maritime stratégique, d’infrastructures portuaires en développement et d’une position géographique privilégiée dans les échanges entre l’Afrique orientale, centrale et australe.
Ces deux économies ont donc intérêt à construire des mécanismes de coopération plus ambitieux.
Le Tanganyika pourrait devenir un territoire pilote de cette intégration.
Kalemie, Manono et les autres centres économiques de la province pourraient être progressivement connectés aux plateformes logistiques tanzaniennes.
Cette dynamique permettrait d’envisager la constitution d’un bassin économique transfrontalier structuré autour de plusieurs activités : exploitation minière, transformation industrielle, transport multimodal, commerce, agriculture, énergie et services.
Mais une telle perspective nécessite une vision commune et une mobilisation des investissements.
Elle implique également une participation active du secteur privé, des banques, des institutions financières de développement et des collectivités territoriales.
L’État doit jouer son rôle de planificateur, de facilitateur et de garant de la stabilité des investissements.
Les entreprises doivent, quant à elles, contribuer à transformer les opportunités en activités économiques et en emplois.
CONCLUSION : DE LA DIPLOMATIE DES CORRIDORS À LA SOUVERAINETÉ ÉCONOMIQUE
La rencontre du 4 novembre 2026 entre la Première ministre congolaise Judith Suminwa Tuluka et son homologue tanzanien Mwigulu Lameck Nchemba constitue un signal politique et économique important.
Elle confirme que l’avenir économique de la RDC se joue aussi dans sa capacité à construire des partenariats stratégiques avec ses voisins.
Les 45 hectares annoncés à Kwala ne doivent pas rester une simple concession foncière. Ils doivent devenir le point de départ d’une véritable plateforme logistique au service du commerce congolais.
Le corridor de Dar es Salaam ne doit pas être seulement une voie d’importation. Il doit également devenir un instrument de compétitivité pour les exportations congolaises.
Le lithium de Manono ne doit pas uniquement alimenter les chaînes d’approvisionnement internationales. Il doit contribuer à la construction d’une industrie locale, à la création d’emplois et au transfert de compétences.
Et Kalemie ne doit pas seulement être présentée comme une capitale potentielle du lithium. Elle doit devenir une véritable capitale de l’intégration économique du Tanganyika et une porte d’entrée stratégique de la RDC vers l’Afrique de l’Est.
C’est tout le sens de la réflexion engagée lors de la 11ᵉ édition d’ExpoBéton RDC.
La vision du Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, en faveur de l’intégration régionale, de la paix et de la transformation économique doit désormais se matérialiser à travers des infrastructures, des investissements et des résultats mesurables.
La Première ministre Judith Suminwa, à travers cette mission, ouvre une fenêtre d’opportunité qu’il appartient maintenant aux institutions, aux investisseurs et aux opérateurs économiques de transformer en réalisations concrètes.
L’enjeu n’est plus simplement de relier la RDC à la Tanzanie. Il est de construire, entre les deux pays, un espace économique de production, de transformation et de prospérité partagée.
De Kalemie à Kwala, de Manono à Dar es Salaam, une nouvelle géographie économique est possible.
Encore faut-il avoir l’ambition politique, la discipline institutionnelle et la capacité financière de la construire.
Car, au XXIᵉ siècle, la richesse d’un territoire ne se mesure plus seulement à ce qu’il possède dans son sous-sol, mais aussi à sa capacité de connecter ses ressources aux marchés, de transformer ses matières premières et de créer de la valeur pour sa population.
Rédaction


