Alors que la coopération sino-congolaise traverse une phase de reconfiguration majeure, la Première Ministre Judith Suminwa Tuluka a ouvert, ce lundi 17 novembre 2025, un atelier national de concertation visant à clarifier et harmoniser les mécanismes d’application du cadre fiscal et douanier régissant ce partenariat stratégique.
Derrière les discours officiels, cet atelier révèle une volonté croissante du Gouvernement de reprendre le contrôle sur un programme souvent critiqué pour son opacité, ses failles de gouvernance et ses résultats en demi-teinte depuis plus de quinze ans.
Un atelier technique, mais un enjeu hautement politique

Officiellement, il s’agit de réfléchir à la mise en œuvre de la Loi n°14/005, adoptée en 2014 pour encadrer les conventions de collaboration et sécuriser le régime d’exonération propre au Programme Sino-Congolais. En réalité, cet atelier intervient dans un contexte où les critiques s’intensifient contre la gestion du projet Sicomines, pierre angulaire de cette coopération « ressources contre infrastructures ».
En ouvrant les travaux, Judith Suminwa a reconnu sans le dire directement les dysfonctionnements persistants :
« Cet atelier se tient à un moment crucial (…) pour veiller à ce que les instruments juridiques et économiques mis en place servent pleinement les objectifs du développement. »
Une formulation diplomatique qui masque un constat : pendant des années, l’absence d’arrêtés d’application, la faible coordination institutionnelle et l’asymétrie entre les parties ont laissé prospérer des zones grises dans l’exécution des contrats.
Sicomines : un partenariat sous pression
Depuis sa signature en 2008, le contrat Sicomines a été présenté comme un catalyseur du développement : cuivre et cobalt contre routes, hôpitaux, ponts et infrastructures stratégiques.
Mais en coulisses, des rapports internes, des audits gouvernementaux et plusieurs enquêtes parlementaires ont relevé :
• des retards récurrents dans l’exécution des infrastructures,
• des surcoûts inexpliqués,
• une opacité persistante sur les flux financiers,
• et une asymétrie structurelle au profit des partenaires chinois.
La renégociation de 2024, conclue par l’avenant n°5, a tenté de rééquilibrer ce partenariat. Mais cet avenant lui-même reste largement méconnu du public et de nombreux acteurs institutionnels.
C’est précisément pour cette raison que la tenue de cet atelier était devenue inévitable.
Un État qui tente (enfin) de se remettre au centre du jeu
S’exprimant devant les techniciens, diplomates et décideurs publics, la Première Ministre a voulu rassurer : il ne s’agit pas de « rompre » avec la Chine, mais de reprendre la main sur un partenariat devenu trop déséquilibré :
« Le partenariat sino-congolais demeure un pilier stratégique… mais il doit évoluer pour refléter les exigences actuelles de bonne gouvernance, de transparence et de redevabilité mutuelle. »
Derrière cette formule se cache un enjeu plus profond : comment garantir que la manne minière se traduise réellement par des infrastructures visibles et un impact social mesurable ?
Pour y parvenir, le Gouvernement veut renforcer :
• la coordination entre les ministères,
• le rôle des régies financières,
• et l’autorité de l’APCSC, souvent critiquée ces dernières années pour son manque de fermeté face aux partenaires chinois.
L’intervention clé de l’APCSC : aveu d’un système jusqu’ici fragmenté
Le Directeur général de l’APCSC, Freddy Yodi Shembo, a reconnu que l’avenant numéro 5 impose désormais un cadre opérationnel plus strict, impliquant une concertation renforcée entre institutions publiques et entreprises chinoises.
Ses propos marquent un tournant :
l’État admet publiquement que le système actuel était trop flou, trop dispersé, trop vulnérable aux interprétations divergentes.
L’enjeu n’est plus seulement juridique, mais stratégique : comment empêcher que les exonérations fiscales prévues par la Loi 14/005 deviennent une porte ouverte aux abus ? Comment vérifier que chaque dollar emprunté ou investi correspond réellement à des infrastructures livrées ?
Une convention renégociée, mais encore loin d’être maîtrisée
Renégociée en 2024, la convention Sicomines devait corriger les déséquilibres les plus flagrants. Mais un an plus tard :
• plusieurs mécanismes d’application ne sont toujours pas en place,
• les institutions congolaises manquent de capacité technique pour suivre les opérations,
• et les infrastructures promises restent en grande partie à réaliser.
D’où la portée stratégique de cet atelier :
mettre fin au flou administratif qui a permis aux divergences de s’installer entre les partenaires et aux failles de gouvernance de se multiplier.
En conclusion : un atelier qui pourrait redessiner les rapports de force

Au-delà de l’aspect technique, cette rencontre nationale ressemble à un réajustement de pouvoir au sein de la coopération sino-congolaise.
Si le Gouvernement réussit :
• à opérationnaliser clairement la Loi 14/005,
• à renforcer le contrôle de l’État sur Sicomines,
• et à imposer une gouvernance transparente,
alors le Programme Sino-Congolais pourrait devenir le moteur de développement qu’il a toujours prétendu être.
Dans le cas contraire, cet atelier ne sera qu’un rendez-vous de plus, et les mêmes dérives risquent de se répéter.
La suite dépendra moins des discours que de la capacité réelle du Gouvernement à faire appliquer des décisions longtemps restées lettre morte.
Rédaction


