La Baie de Ngaliema : quand l’urgence écologique s’efface devant le béton

À Kinshasa, le fleuve Congo n’est pas seulement une frontière naturelle. Il est une mémoire, une source de vie, un poumon écologique et un marqueur d’identité. Pourtant, aujourd’hui, là où ses eaux longent le Palais de la Nation et embrassent la Baie de Ngaliema, le béton gagne du terrain. Littéralement. Et avec lui, une série de questions que le gouvernement ne peut plus éluder.

Il y a quelques mois à peine, les autorités provinciales justifiaient la démolition de dizaines de constructions en invoquant la fragilité écologique, les risques d’inondations et la sécurité des populations. Aujourd’hui, sur ce même espace, une entreprise privée érige des immeubles résidentiels sur le lit même du fleuve, avec la bénédiction de l’État. Cette volte-face interroge.

D’un espace à protéger à un espace à vendre

La Baie de Ngaliema n’est pas un terrain comme un autre. C’est une zone humide stratégique, autrefois surnommée Kin Malebo, jouant le rôle de tampon naturel entre la ville et le fleuve. Elle absorbe les crues, filtre les eaux, protège les berges et limite l’impact des pluies torrentielles.

En juin 2025, le gouvernement provincial de Kinshasa l’avait reconnu. Les opérations de démolition visaient officiellement à sauver l’écosystème et à prévenir les catastrophes naturelles. Des familles avaient été déguerpies, des maisons rasées, parfois sans compensation adéquate, au nom de l’intérêt général.

Mais voilà que ce même intérêt général s’est soudainement reconfiguré.

Aujourd’hui, la baie devient un site immobilier de prestige. Les pelleteuses ne détruisent plus, elles construisent. Des ingénieurs étrangers indiens et chinois dirigent les travaux. Les maisons, de standing R+1, avec garages, balcons et finitions modernes, sont ancrées dans le lit du fleuve par des fondations profondes, défiant l’eau et la gravité.

La nature, elle, n’a pas voix au chapitre.

Le fleuve comme fondation immobilière

Bâtir sur un fleuve n’est jamais neutre. Même avec des technologies sophistiquées, les risques sont énormes : érosion des berges, modification des courants, obstruction du drainage naturel des eaux pluviales, pression sur les nappes phréatiques.

À Kinshasa, ville déjà vulnérable aux inondations, ces choix prennent une dimension dramatique. Chaque année, des quartiers entiers sont submergés. Les eaux stagnantes favorisent les maladies, détruisent les maisons et aggravent la pauvreté.

La Baie de Ngaliema constituait l’un des derniers remparts naturels contre ces dérèglements. En la transformant en quartier résidentiel, on ne fait pas que construire des villas : on déplace les risques vers les plus pauvres, ceux qui vivent en aval, dans les zones basses.

Une menace silencieuse pour l’eau potable

Plus inquiétant encore : la proximité de la station de captage de Lukunga, exploitée par la REGIDESO. Cette installation fournit de l’eau potable à près de deux millions de Kinois.

Toute perturbation de la qualité ou du débit du fleuve sédiments, pollution, modification des courants peut compromettre cette production. Les constructions sur le lit du fleuve multiplient les risques de contamination, de stagnation des eaux et de déséquilibre hydraulique.

A-t-on évalué ces impacts ?
A-t-on rendu publiques les études environnementales ?
Ou a-t-on simplement cédé à la pression de l’investissement privé ?

Un État à géométrie variable

La question centrale reste politique. Pourquoi ce qui était illégal et dangereux hier est-il devenu possible aujourd’hui ?

Le projet de corniche, d’hôtels et de logements sur 187 hectares porté depuis 2019 par l’Agence congolaise des grands travaux avait été présenté comme un projet structurant, pensé dans une logique d’aménagement global. Aujourd’hui, ce projet semble marginalisé au profit d’une opération privée opaque.

Cette incohérence alimente la suspicion :
l’environnement sert-il de prétexte quand il s’agit de pauvres, et devient-il négociable quand les promoteurs sont puissants ?

Construire contre l’eau, ou avec elle ?

Kinshasa est une ville fluviale. Son avenir dépendra de sa capacité à cohabiter intelligemment avec le Congo, pas à le dominer par le béton.

La Baie de Ngaliema aurait pu devenir un parc naturel, une corniche verte, un espace public protégé, un symbole d’une capitale moderne respectueuse de son environnement.

Elle devient aujourd’hui un quartier privé sur l’eau.

Le gouvernement a tranché. Mais l’histoire, le fleuve et les crues à venir rendront leur propre verdict.

Rédaction

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