Baie de Ngaliema : démolir ne suffit pas, il faut aussi juger

Le samedi 14 février 2026, à la Baie de Ngaliema, à Kinshasa, l’État congolais a voulu montrer qu’il reprend enfin la main sur la ville. Sous la conduite du Vice-Premier ministre de l’Intérieur Jacquemain Shabani Lukoo Bihango, accompagné de la ministre des Affaires foncières O’Neige Nsele et du ministre de l’Urbanisme Alexis Gisaro, les bulldozers sont entrés en action.

Objectif officiel : libérer les emprises publiques, restaurer l’ordre urbanistique, prévenir les inondations et les catastrophes. L’intention est juste. Mais la méthode, elle, soulève une question essentielle : qui doit réellement rendre des comptes ?
Le faux coupable : le petit propriétaire

Dans le discours officiel, la responsabilité est presque toujours imputée au “propriétaire anarchique”. Celui qui a construit sans respecter les normes. Celui dont la maison bloque un caniveau, une avenue, une servitude hydraulique.

Mais cette version est incomplète, voire hypocrite. Car en République démocratique du Congo, aucun citoyen ne peut obtenir un terrain, un titre foncier ou une autorisation de bâtir sans passer par l’État.

Derrière chaque parcelle “illégale”, il y a :
• un conservateur qui a délivré un certificat,
• un service d’urbanisme qui a donné un avis favorable,
• un chef de bureau qui a signé un plan,
• parfois un ministre qui a validé un lotissement.

Si la maison existe, c’est que l’administration l’a autorisée, souvent contre de l’argent.
Une chaîne de corruption, pas une série d’erreurs

La Baie de Ngaliema n’est pas un accident. C’est le produit d’un système.
Un système où les espaces publics berges, zones inondables, servitudes routières, réserves foncières — ont été découpés, vendus, titrés et bétonnés.

Punir uniquement les occupants revient à frapper le dernier maillon d’une chaîne de prédation.
Le vrai crime a été commis bien plus haut : dans les bureaux de l’État.

Un urbanisme sans poursuites contre les agents publics est un urbanisme sans crédibilité.
Kinshasa étouffe parce que l’État n’a pas réservé d’espace

Toutes les grandes villes du monde fonctionnent sur un principe simple : avant de bâtir, l’État réserve le sol.

Routes, parkings, bassins de rétention d’eau, écoles, hôpitaux, marchés, parcs, cimetières, décharges, postes de police, casernes de pompiers, stations d’épuration, gares, universités…
Tout cela nécessite du foncier public.

Or à Kinshasa, ces espaces n’ont pas été protégés. Ils ont été vendus.

Résultat :
• pas de bassins de rétention inondations,
• pas de parkings chaos routier,
• pas d’espaces verts chaleur et insalubrité,
• pas de décharges planifiées montagnes d’ordures,
• pas de réserves pour routes → embouteillages éternels.

La ville n’est pas mal conçue. Elle a été mal vendue.
Démolir, oui. Mais reconstruire l’État d’abord

Raser des maisons peut libérer des mètres carrés.
Mais cela ne libérera jamais la ville si le système de corruption foncière reste intact.

L’urgence est ailleurs :
1. Responsabilité pénale partagée
Le propriétaire, mais aussi le conservateur, l’urbaniste, le signataire politique doivent être poursuivis.
2. Inventaire foncier national
L’État doit répertorier tous ses terrains, immeubles, réserves et servitudes. Les vieux bâtiments publics doivent être rasés pour créer parkings, voiries, parcs, bassins, équipements collectifs.
3. Gel immédiat des zones stratégiques
Berges, zones inondables, axes routiers, espaces publics doivent devenir juridiquement inaliénables.
La Baie de Ngaliema est un test

La Baie de Ngaliema n’est pas seulement un chantier.
C’est un test politique.

Si seuls les habitants perdent leurs maisons, alors cette opération ne sera qu’un spectacle de force.
Mais si les fonctionnaires corrompus tombent, si les titres frauduleux sont annulés, si les réseaux fonciers sont démantelés, alors Kinshasa pourra commencer à respirer.

Démolir des murs est facile.
Démolir un système est le vrai courage.

Kinshasa n’a pas besoin de plus de bulldozers.
Elle a besoin d’un État qui respecte, protège et planifie son propre sol.

Rédaction

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