RDC : LE TEMPS EST VENU DE FAIRE DES INFRASTRUCTURES LE MOTEUR DE LA PUISSANCE NATIONALE

Du modèle chinois à l’ambition congolaise : pourquoi le Pacte national sur les infrastructures doit devenir une nouvelle doctrine de développement économique et territorial.
La République démocratique du Congo est un paradoxe géographique et économique. Un territoire de 2,3 millions de kilomètres carrés, 26 provinces, 145 territoires, plus de 110 millions d’habitants, un fleuve parmi les plus puissants du monde, des terres agricoles considérables, des ressources minières stratégiques et un potentiel hydroélectrique exceptionnel. Pourtant, une grande partie de ce potentiel demeure prisonnière d’un handicap majeur : l’insuffisance des infrastructures.

Des bassins agricoles difficilement accessibles, des provinces insuffisamment connectées, des routes dégradées, des réseaux ferroviaires vieillissants, des ports sous-équipés, des villes confrontées à une urbanisation désordonnée et un accès encore limité à l’électricité. La RDC possède les ressources d’une grande puissance économique, mais ne dispose pas encore de toutes les infrastructures nécessaires pour les valoriser.

C’est dans ce contexte que l’annonce du président Félix-Antoine Tshisekedi, à l’occasion de la 12ᵉ édition d’ExpoBéton RDC, autour d’un Pacte national sur les infrastructures, mérite une attention particulière.

Car derrière cette initiative se profile une question fondamentale : et si la RDC décidait enfin de faire des infrastructures non plus un simple secteur de dépenses publiques, mais le véritable moteur de sa transformation économique ?

La Chine a construit sa puissance. La RDC doit construire son intégration.

L’expérience chinoise est riche d’enseignements. En quelques décennies, la Chine a fait des infrastructures l’un des piliers de sa transformation économique. Autoroutes, chemins de fer, ports, barrages, centrales électriques, zones industrielles et villes nouvelles ont accompagné l’industrialisation et l’intégration de son immense marché intérieur.

La leçon chinoise ne réside pas simplement dans la quantité d’ouvrages construits. Elle réside surtout dans la cohérence entre infrastructures, industrialisation, planification territoriale et développement économique.

Une autoroute n’est pas seulement une route : elle réduit les coûts logistiques, rapproche les marchés et stimule les investissements. Un chemin de fer n’est pas seulement une infrastructure de transport : il connecte les bassins industriels et facilite les échanges. Une centrale électrique n’est pas seulement un équipement énergétique : elle rend possible la production industrielle.

C’est cette logique que la RDC doit adopter, en tenant compte de ses propres réalités.

Notre pays ne doit pas simplement construire davantage. Il doit construire intelligemment, stratégiquement et durablement.

L’objectif doit être clair : transformer la géographie congolaise en avantage économique.

Désenclaver les 145 territoires : le véritable chantier national

Son Excellence Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, Président de la République, à l’ouverture de la 12ᵉ édition d’ExpoBéton RDC.

Comment parler d’émergence économique lorsque des territoires restent difficilement accessibles ? Comment développer l’agriculture lorsque les producteurs ne peuvent acheminer leurs récoltes vers les centres de consommation ? Comment encourager l’industrie lorsque les coûts de transport et d’énergie rendent les investissements peu compétitifs ?

La première priorité doit être la connectivité territoriale.

La RDC dispose d’un réseau routier estimé à plus de 150 000 kilomètres, mais seule une faible partie est revêtue. L’enjeu n’est donc pas seulement de multiplier les kilomètres de routes bitumées. Il faut garantir la praticabilité permanente des axes économiques, notamment les routes de desserte agricole.

Une ambition concrète pourrait être de réhabiliter, moderniser ou remettre durablement en état 30 000 kilomètres de routes prioritaires sur dix ans.

Mais surtout, chacun des 145 territoires devrait disposer d’un programme intégré de désenclavement économique.Cela signifie associer systématiquement routes, ponts, marchés, entrepôts, énergie et centres de transformation agricole.

Prenons un exemple : construire une route agricole sans prévoir de centres de stockage ni de débouchés commerciaux limite considérablement son impact. À l’inverse, relier un bassin de production à un marché, à une unité de transformation et à un réseau de transport permet de créer une véritable chaîne de valeur.La route doit devenir un outil de production.

Le fleuve Congo : une autoroute économique qui attend sa renaissance

La RDC possède un avantage stratégique exceptionnel : son réseau hydrographique.

Le fleuve Congo et ses affluents représentent une opportunité considérable pour le transport intérieur. Pourtant, les infrastructures portuaires, le balisage, la sécurité de navigation et l’entretien des voies navigables restent insuffisamment développés.

Il est temps de considérer le fleuve Congo comme une véritable infrastructure nationale.

Un programme de modernisation devrait notamment concerner les ports de Kinshasa, Kisangani, Mbandaka, Bumba, Lisala, Kindu et Ilebo, avec la réhabilitation des quais, le balisage des voies navigables, le dragage des zones critiques et la modernisation de la flotte fluviale.

Le transport fluvial peut contribuer à réduire les coûts logistiques, désenclaver les provinces et renforcer le commerce intérieur.

La RDC doit également réhabiliter ses corridors ferroviaires stratégiques, notamment les connexions du Grand Katanga, l’axe Matadi-Kinshasa et les liaisons régionales associées au corridor de Lobito.

Une économie continentale ne peut fonctionner durablement sans un système multimodal associant routes, fleuves, chemins de fer et ports.

15 milliards de dollars : transformer l’ambition en investissements mesurables

Toute nouvelle doctrine doit reposer sur une programmation financière crédible.

Une enveloppe indicative de 15 milliards de dollars sur cinq ans pourrait constituer une base de discussion pour un programme national d’investissement dans les infrastructures.

Cette enveloppe pourrait être structurée ainsi :

  • 4,5 milliards de dollars pour les routes nationales et les corridors économiques ;
  • 3 milliards pour le désenclavement rural et les routes agricoles ;
  • 3 milliards pour les infrastructures urbaines et l’assainissement ;
  • 2,25 milliards pour l’énergie et l’eau ;
  • 1,5 milliard pour les chemins de fer, les ports et les voies navigables ;
  • 750 millions pour les études, l’ingénierie, le contrôle et les systèmes numériques.

Cette programmation représente une proposition stratégique, et non un financement déjà acquis.

Sa mise en œuvre nécessiterait une combinaison de ressources budgétaires, de financements concessionnels, de partenariats public-privé, de banques de développement et d’investissements privés.

Mais une règle doit être absolue : aucun projet ne devrait être lancé sans financement clairement identifié, étude de faisabilité, calendrier d’exécution et budget de maintenance.

La RDC doit sortir de la logique des annonces pour entrer dans celle des résultats.

Nos villes doivent devenir des moteurs de croissance, et non des foyers de désordre urbain

Son Excellence Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, Président de la République, à l’ouverture de la 12ᵉ édition d’ExpoBéton RDC.

La transformation des infrastructures doit également être une révolution urbaine.

Kinshasa, Lubumbashi, Kisangani, Goma, Bukavu, Mbuji-Mayi, Kananga et Matadi doivent être pensées comme des pôles économiques structurants.

L’urbanisation rapide impose de nouvelles réponses : transports collectifs, drainage, assainissement, logements accessibles, éclairage public et aménagement foncier.

À Kinshasa, par exemple, la priorité ne peut plus être uniquement la construction de nouvelles routes. Il faut une véritable politique de mobilité intégrée associant transport collectif, chemin de fer urbain, transport fluvial, gares multimodales et aménagement des grands axes.

La lutte contre les inondations et l’érosion doit également devenir une priorité d’investissement.

Une ville qui grandit sans infrastructures adaptées accumule une dette économique, sociale et environnementale que les générations futures devront payer.

Il faut donc passer d’une urbanisation subie à une urbanisation planifiée.

La grande révolution oubliée : faire de la maintenance une politique d’État

C’est ici que se trouve probablement l’une des réformes les plus importantes du futur Pacte national.

La RDC doit rompre avec une culture profondément coûteuse : construire, inaugurer, laisser se dégrader, puis reconstruire.

Cette approche constitue un gaspillage de ressources publiques.

Une route mal entretenue peut rapidement devenir impraticable. Un pont dont les dispositifs de protection ne sont pas surveillés peut nécessiter des réparations considérables. Un système de drainage négligé peut transformer une pluie ordinaire en catastrophe urbaine.

Il faut donc institutionnaliser une nouvelle doctrine :

Construire, entretenir, maintenir et moderniser.

Nous proposons trois mesures immédiates.

Premièrement, rendre obligatoire un plan de maintenance pour chaque infrastructure publique dès sa conception.

Deuxièmement, instituer progressivement une enveloppe nationale annuelle de 250 à 400 millions de dollars destinée à l’entretien du patrimoine infrastructurel, après évaluation précise des besoins.

Troisièmement, réformer et renforcer le FONER afin que ses ressources soient traçables, auditées et effectivement consacrées à l’entretien routier.

Il faut également développer des contrats d’entretien pluriannuels rémunérés en fonction des résultats : qualité de la chaussée, praticabilité, drainage, signalisation et délais de réparation.

Une telle politique permettrait de préserver les investissements réalisés et de créer des emplois locaux grâce aux brigades communautaires d’entretien.

Une infrastructure mal entretenue est une richesse nationale qui se transforme progressivement en dépense nationale.

Cette phrase devrait devenir un principe fondamental de la politique publique congolaise.

Construire en RDC doit aussi signifier industrialiser la RDC

Le Pacte national ne peut réussir si les grands investissements profitent exclusivement aux entreprises et aux fournisseurs étrangers.

Chaque grand chantier doit également contribuer au développement des capacités industrielles nationales.

La RDC doit renforcer ses cimenteries, ses unités de préfabrication, ses fabricants de matériaux de construction, ses entreprises de génie civil et ses bureaux d’études.

Une politique de contenu local doit progressivement favoriser la participation des entreprises congolaises, la sous-traitance nationale, le transfert de compétences et la formation des jeunes ingénieurs et techniciens.

Il faut faire émerger une véritable industrie congolaise des infrastructures.

Car le développement ne consiste pas uniquement à importer des routes, des ponts et des équipements. Il consiste aussi à acquérir la capacité de les concevoir, de les construire, de les entretenir et de les moderniser.

Un Pacte national, pas une nouvelle déclaration d’intention

Pour réussir, cette initiative doit dépasser le cadre d’un programme ministériel.

Elle doit devenir un engagement national associant l’État central, les 26 provinces, les collectivités, les entreprises privées, les banques, les ingénieurs, les architectes, les urbanistes et les partenaires techniques et financiers.

La création d’un Conseil national des infrastructures et de la transformation territoriale pourrait permettre de coordonner les investissements et de suivre les engagements.

Un Schéma national des infrastructures à l’horizon 2040 devrait identifier les corridors économiques, les pôles industriels, les bassins agricoles, les grandes agglomérations et les infrastructures stratégiques.

Chaque province devrait disposer d’un contrat quinquennal de performance territoriale précisant ses priorités, les financements, les délais et les objectifs.

Enfin, un observatoire national devrait publier trimestriellement l’état d’avancement des grands projets : coûts, entreprises adjudicataires, financements, délais et niveau d’exécution.La transparence doit être une condition de réussite du Pacte.

Le véritable enjeu : construire une économie nationale intégrée

Au fond, le débat sur les infrastructures est un débat sur le modèle économique que la RDC veut construire.Un pays dont les territoires ne communiquent pas suffisamment reste un marché fragmenté.Un pays dont les agriculteurs ne peuvent accéder aux marchés compromet sa sécurité alimentaire.Un pays dont les industries manquent d’électricité compromet son industrialisation.Un pays dont les villes se développent sans planification compromet sa compétitivité.

La RDC doit donc changer d’échelle et de vision.

Le Pacte national sur les infrastructures doit devenir le socle d’une nouvelle doctrine de développement fondée sur quatre exigences : connecter le territoire, produire davantage, transformer localement les ressources et préserver durablement le patrimoine public.

La Chine a fait des infrastructures l’un des instruments majeurs de sa puissance économique. La RDC doit désormais faire de ses propres infrastructures le fondement de son intégration nationale et de sa souveraineté économique.

L’histoire économique de notre pays ne peut plus être écrite uniquement à partir de ses ressources minières, de son potentiel hydroélectrique ou de ses richesses agricoles.

Elle doit aussi être écrite à partir des routes qui relient ses provinces, des ponts qui rapprochent ses territoires, des ports qui dynamisent ses échanges, des chemins de fer qui transportent sa production et des villes qui accueillent ses ambitions.

Construire la RDC, ce n’est pas simplement bâtir des routes et des ponts. C’est construire un marché national, une économie productive, une nation intégrée et une puissance africaine.Le Pacte national sur les infrastructures doit être le commencement d’une nouvelle doctrine d’État.Car un pays ne devient pas une puissance économique simplement parce qu’il possède des richesses. Il le devient lorsqu’il dispose des infrastructures nécessaires pour les transformer en prospérité pour son peuple.

Screenshot

Rédaction

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