Le ton est monté, la table a tremblé. À l’Hôtel de Ville, Daniel Bumba a haussé la voix comme rarement un gouverneur l’a fait depuis des années à Kinshasa. « Le respect du code de la route n’est plus une option, mais une obligation ». Une phrase sèche, sans détour, qui sonne comme un avertissement clair adressé à une capitale longtemps livrée à l’anarchie routière.

À partir du 26 janvier 2024, la ville de Kinshasa entre dans une nouvelle phase de sa gouvernance urbaine. Trois mille agents issus de la Police, de la Division urbaine des transports, de la Brigade spéciale de protection de l’environnement et de la Régie des fourrières seront déployés dans 60 carrefours stratégiques. L’objectif est affiché : mettre fin à l’incivisme routier, fluidifier la circulation et, surtout, sauver des vies.
Une ville étouffée par le désordre
À Kinshasa, la route est devenue un espace de tension permanente. Embouteillages chroniques, accidents évitables, véhicules sans papiers, chauffeurs sans permis, transports en commun hors normes… La liste est longue et connue de tous. Chaque jour, des milliers de Kinois perdent des heures dans les bouchons, d’autres perdent la vie dans des collisions qui auraient pu être évitées par un simple respect des règles.
L’État, souvent accusé de laxisme ou de complicité passive, semble aujourd’hui vouloir reprendre la main. Cette opération n’est pas seulement une campagne de contrôle ; elle est présentée comme un changement de culture. Une tentative de restaurer l’autorité publique dans un espace où elle avait presque disparu.
Des exigences claires, mais exigeantes
Les agents auront pour mission de vérifier systématiquement six documents clés : le permis de conduire, le contrôle technique valide, la vignette, l’assurance, l’autorisation de transport et, pour les transports en commun, la grille tarifaire officielle. Rien de nouveau en soi : ces obligations existent depuis longtemps. Ce qui change, c’est la volonté affichée de les appliquer sans compromis.
Mais cette rigueur pose une question centrale : la majorité des usagers est-elle prête ? Dans une ville où l’économie informelle domine et où beaucoup conduisent par nécessité plutôt que par conformité légale, le risque de tensions est réel. La fermeté de l’État devra s’accompagner de pédagogie, de transparence et d’une lutte sans concession contre la corruption.
Autorité ou abus : la ligne est fine
C’est ici que se joue la crédibilité de l’opération. Les Kinois ne rejettent pas la discipline ; ils rejettent l’arbitraire. Si ces contrôles deviennent un prétexte à l’extorsion, la confiance sera brisée. Si, au contraire, ils sont menés avec professionnalisme, respect et équité, ils pourraient marquer un tournant historique dans la gestion de la mobilité urbaine.
Le gouverneur Daniel Bumba joue gros. Il engage son image et celle de son administration. Réussir cette réforme, c’est prouver que Kinshasa peut être gouvernée avec ordre. Échouer, c’est renforcer le cynisme d’une population fatiguée des annonces sans lendemain.
Une responsabilité collective

Au fond, cette offensive contre l’incivisme routier ne concerne pas seulement l’État. Elle interpelle chaque conducteur, chaque passager, chaque piéton. Respecter le code de la route, ce n’est pas obéir à un gouverneur, c’est respecter la vie la sienne et celle des autres.
Kinshasa est à un carrefour, au sens propre comme au figuré. Soit cette opération marque le début d’une ville plus disciplinée, plus sûre et plus humaine, soit elle rejoint la longue liste des initiatives étouffées par les vieilles pratiques. Cette fois, le gouverneur a tapé du poing sur la table. Reste à savoir si la ville, elle, est prête à changer de trajectoire.
Rédaction


